Mai 1993

mercredi 5 mai, Paris

          Je vais rue Poliveau à l’atelier de Martine Boileau pensant qu’elle me remettra enfin la théière sculptée qu’elle me doit pour avoir traduit le catalogue de son exposition. Ne voulant pas arriver les mains vides, j’entre chez un fleuriste et achète des freesia. Ces fleurs possèdent la fragilité et la beauté disgracieuse des sculptures inspirées de plantes qu’elle faisait la dernière fois que je l’ai vue. Ce n’est pas une théière qu’elle me donne finalement mais une coupelle en verre montée sur un support en étain sculpté dont la partie supérieure ressemble, selon la façon dont on la regarde, à une fleur qui s’ouvre ou à une huitre – voire une vulve – ouverte. Le tout est soutenu par une robuste tige masculine.

          Elle me décrit dans le détail sa production artistique depuis notre dernière rencontre il y a cinq ans. Elle a sculpté des retables : Marie et son enfant, et l’Annonciation. Elle s’était inspirée de l’idée que Marie fut une mère malchanceuse car dépossédée de tout pouvoir de décision concernant la vie et le destin futur de son enfant. La sculptrice montre Marie non pas avec un bébé dans les bras mais en compagnie d’un Jésus adolescent dont elle doit se détacher pour le laisser accomplir son destin. Dans son Annonciation, l’ange Gabriel est absent – si Dieu voulait parler à Marie, dit-elle, il n’avait pas besoin de l’intermédiaire d’un ange. Il n’y a qu’un lourd nuage sculpté suspendu au-dessus de la forme frêle et pubescente de Marie à treize ans. Sa posture d’obéissance nous montre clairement qu’elle n’a aucune prise sur la situation. Il est clair aussi, à voir ses bras maigrelets et son visage à peine ébauché, que la vie pour elle s’est arrêtée court.

          Emportant ma récompense, je suis parti par un chemin que je connais bien qui mène à la rue Mouffetard et la place de la Contrescarpe. Là je m’installe à un café où, le temps de boire un jus de tomate, je regarde autour de moi, me demandant si ma perception de ces lieux où je n’ai pas mis les pieds depuis une dizaine d’années, a changé. Ma première observation c’est que les gens ici sont mal fagotés, ont du temps libre mais pas le sou, et lisent beaucoup. Nombreux sont les clients en terrasse avec le nez dans un bouquin. Parmi eux, des exilés Américains aux yeux injectés de sang, vêtus d’un veston fripé ou éclaboussé de peinture et qui ont l’air d’avoir laissé filer le dernier paquebot. La lumière qui inonde la place est une lumière diluée, une lumière de deuxième ou même de troisième main à force d’avoir été trop souvent empruntée pour illuminer les rêveries d’Hemingways en herbe. Manifestement cette place figure dans le parcours battu et rebattu de ceux pour qui, toujours et encore, « Paris est une fête », ou autres aspirants à la bohème, aux jeans soigneusement déchirés. Il fut un temps où moi aussi j’ai pris cette lumière pour argent comptant, l’or d’où nécessairement découlerait le succès littéraire. L’or des fous, oui.

mardi 11 mai, Paris

         La détermination de Pepys à apprendre à se servir de sa nouvelle règle à calcul devrait me servir d’exemple. Sûrement je peux moi aussi maîtriser ce nouvel ordinateur et cesser de me sentir face à lui comme un enfant sans défense. Si Pepys peut devenir expert dans le métrage du bois, moi je peux devenir apte au traitement d’image, de son et de texte. Tout ce qu’il faut, c’est un peu d’entêtement, de persistance et une certaine attirance pour l’ordre. Pepys voit dans son amour de l’ordre une folie. J’aime bien l’ordre aussi – surtout quand il s’agit de mon journal. Ou plus exactement, je n’aime l’ordre que quand ce qui est à ranger me plaît. Il y a bien de l’ordre dans les dossiers du journal sur mon ordinateur mais peu dans ceux où je conserve mes paperasses administratives. Le weekend dernier, j’ai rempli le tiroir à dossiers suspendus de mon nouveau bureau. Je n’y ai mis que les dossiers « plaisir », autrement dit, ceux dont le contenu m’est cher. Quant aux autres, il va falloir les fourrer quelque part au fond d’un placard.

          Entre la règle à calcul de Pepys et mon ordinateur, la grande différence est que son outil à lui a été fabriqué sur mesure – il aurait dit « bespoke » (« exécuté sur commande »). Mon ordinateur, lui, est fabriqué en série. Ça s’appelle un « ordinateur personnel » mais, à le regarder, il n’a rien de spécialement personnel. Franchement, je le trouve plutôt froid. Dans les grands magasins on en voit rangée sur rangée, tous peu ou prou identiques. Le jour où j’aurai appris à m’en servir – si ce jour arrive vu les 5cm d’épaisseur du manuel d’emploi – je le personnaliserai de l’intérieur.

          Ce jour-ci, Nadia a les cheveux en chignon. Châtain foncé est sa couleur – avec des reflets rouges. Elle est pimpante et sexy. Me dit qu’elle s’ennuie. De sa vie domestique, ou professionnelle ? C’est son travail. Elle dit que récemment son mari s’est fait licencier mais a trouvé un nouvel emploi comme représentant en lingerie, et ajoute, « Du coup j’ai ce qu’il me faut en porte-jarretelles et tout ça », en haussant le sourcil, ou je me trompe ? J’apprends de ses réponses à mes questions qu’elle est d’une famille de trois filles. De trois pères différents : un blond, un brun, et un rouquin. Est-ce pour cela que la couleur de ses cheveux à elle change tout le temps ? Est-ce pour cela qu’elle est devenue coiffeuse ? Elle me dit qu’une de ses sœurs aussi s’était fait licencier. « Et elle, que fait-elle ? » « Elle est dans les caravanes, les mobil-home et tout ça, » dit Nadia. « Qu’est-ce qu’elle fait exactement, elle les loue ? » « Non, elle y fait le ménage. » Elle laisse mes cheveux longs, c’est à peine maintenant si je prête attention à ce qu’elle fait, la laisse faire tout simplement. Puis elle les sèche au séchoir à main. Quand elle me tend ma veste, je vois dans ses yeux bruns un sourire complice.

mercredi 19 mai, Paris

          Siège numéro 23A, il fait chaud et je transpire. Mon voisin, un Anglais du genre Frère Tuck, porte un costume bleu à fines rayures blanches sur une chemise blanche à fines rayures bleues. Il porte une cravate bleu marine et, à sa boutonnière, l’insigne de l’Institution royale nationale des bateaux de sauvetage. Nous avons le même âge tous les deux, le même accent. Dès qu’il a fini de s’introduire dans le siège à côté et enlevé sa veste, je suis tenté de lui demander comment, de teenager des sixties, il est devenu celui qu’il est aujourd’hui, comment il s’est laissé couler dans le moule. Il y en a vraiment beaucoup de son espèce à bord. Je pourrais alors lui expliquer comment j’ai pris la forme de mon moule à moi et, qui sait, peut-être pourrait-il même commencer par me dire lequel c’est. Nous pourrions entamer une conversation.

          Comment en sommes-nous venus, nous les Anglais, à prendre un tel air de suffisance ? Étant donné la gamme assez restreinte de moules dans lesquels nous sommes coulés, le conditionnement social doit y être pour beaucoup. Repérer l’Anglais dans la salle d’embarquement, c’est un jeu d’enfant. Décollage imminent. Ce que je gribouille furieusement est presque indéchiffrable. Mon exemplaire de The Independent, je l’ai passé à « Fine rayures », il a maintenant le nez dedans. Je suis tellement sur les nerfs que je n’arrivais pas à aller au-delà des premiers mots d’un article. En avion, je peux vraiment me mettre dans tous mes états.

          Ce matin dans l’appartement, courant partout pour faire ma valise, je me demandais comment Ben arriverait à rassembler les indices pour comprendre la tâche que j’ai entreprise, si jamais je ne reviens pas. J’ai même pris la précaution de dire à Carole où je garde mes disques système et de travail. Je me plais à imaginer quelqu’un, un jour, qui reviendrait sur mes pas et je ne veux rien laisser au hasard. Ça y est, on décolle ! Mon dieu, quelle puissance ! Quelles mains moites ! Putain, comment fait-il pour rester en l’air cet appareil ? « Gilet de sauvetage sous votre siège. » Ce qui me rappelle que je n’ai toujours pas envoyé cette demande de souscription à un contrat d’assurance décès. Heureusement, les hôtesses n’arrêtent pas de sourire jusqu’aux oreilles. Je scrute le visage de la plus proche. Aura-t-elle encore des occasions de jouir ? On dirait bien que oui !

          Des champs de nuages en bulles de savon à perte de vue, puis les vrais champs – il y en a tant ! Tant aussi de rangées de maisons alignées ou en arc de cercle. Tant de terrains de foot. Mes pensées sont interrompues par Frère Tuck, « Statistiquement, nous sommes au moment le plus risqué, » lance-t-il pour entamer la conversation. Quel tact ! Je lui demande ce que représente l’emblème sur sa cravate qui ressemble à un petit appareil photo doré aux ailes blanches. « C’est la cravate du Barclay’s Tokyo, » répond-t-il avec fierté. « Ça c’est l’aigle royal et, à l’arrière-plan, le mont Fuji » Un banquier ! Mais oui, suis-je bête.

          À la station Hounslow sur la ligne Piccadilly : un nouveau cimetière, des jardins potagers, un terrain de sport avec joueurs en tunique bleu, un golf miniature. De la banlieue rudimentaire. Dans la rame, devant moi, un couple d’étudiants BCBG. Vont coucher chez des camarades de fac. Il a l’air un peu vacant, elle a du monde au balcon. Ensemble ils vont à un mariage. À côté d’eux, un monsieur âgé en blazer aux boutons militaires. Comment sont-ils tous devenus comme ça ? Au-dessus de leur tête, une pub avec la reproduction d’un tableau de Monet et la légende : « Loadsamonet* : Paris £99 » N’importe quoi !

          Début de soirée du côté de Westbourne Park, Elgin Avenue. Pas besoin de petite laine. Les gens sont déjà rentrés du travail (ceux qui en ont un). Une volée de livreurs de pizza désœuvrés sur leur scooter, dans l’attente de commandes. La première chose qu’on a fait Fred et moi c’était aller au pub « The Warrington » sur Sutherland Avenue. Nous y sommes restés boire quelques pintes. Il m’a appris que les établissements d’enseignement supérieur se transforment en entreprises, que désormais ils ne proposeront aux enseignants que des contrats de travail avec pas plus de cinq semaines de vacances annuelles. « À ce compte-là » je lui dis, « ça ne vaut plus la peine de rester prof. » 

*loads of – plein de, Monet/money

jeudi 20 mai, Londres

          Je vais à Senate House à l’université de Londres pour un colloque sur l’autobiographie. En arrivant, la première personne sur laquelle je tombe est Philippe Lejeune. Sur un ton de conspirateur, haussant les sourcils, il me prie de lui poser une question suite à son intervention qui lui permettra de mentionner l’Association pour l’Autobiographie*. Il a fait une très belle prestation, meilleure que celles des autres. Il sait faire rire son public – pourtant sans plaisanter – le faire adhérer à son propos. Il a dit qu’un diariste s’adresse non pas au passé mais à l’avenir. Les intervenants sont presque tous des universitaires. C’est Lorna Sage [de l’Université d’East Anglia] qui a parlé en dernier. Après un quart d’heure à tourner autour du pot, elle a fini par nous lire des extraits de l’autobiographie que son éditeur lui avait commandée**. Sa prose châtiée et littéraire a plus pour sujet ses parents et ses grands-parents qu’elle-même. À la fin, j’ai voulu savoir si elle pensait qu’écrire sur ses proches n’était pas moins risqué qu’écrire sur soi. Elle m’a répondu que j’avais peut-être raison : si on veut vraiment écrire sur soi, on écrit un roman. Manifestement elle est perplexe devant la tâche que son éditeur lui a imposée. Elle trouve en fait les circonstances dans lesquelles elle rédige son livre, les questions que ça soulève et les découvertes faites en le rédigeant, plus fascinantes que l’histoire qu’elle était censée écrire. Intuitivement, Lejeune l’avait bien compris et lui a immédiatement demandé : « Allez-vous rapporter dans votre livre ce que vous venez de nous dire ? » Elle a répondu par un « Non ! » perplexe. Lejeune n’a pas insisté mais en ce qui me concerne sa remarque avait déjà commencé à creuser un sillon. C’est en écrivant sur le processus que je vais peut-être pouvoir atteindre l’honnêteté que je vise dans mon « Nadia Days » : écrire le journal de mon périple au gré des entrées du journal qui constitue le corpus sur lequel repose mon livre. Aucune invention, aucune tricherie, rien de fictionnel : rien que le premier jet et ma lecture de ceci aujourd’hui. Est-ce possible ça ?

*Lejeune est co-fondateur de l’Association pour l’Autobiographie. Un compte rendu de ce colloque se trouve dans La Faute à Rousseau, N°3, p. 41

**Bad Blood de Lorna Sage (1943-2001), critique littéraire, ne sera publié qu’en 2000.

samedi 22 mai, Londres

          J’ai descendu Portobello Road à pied jusqu’au pub Finch’s. Sur les stands du marché des antiquités, ça remballait. J’ai rejoint Fred et Jerry et nous sommes restés debout sur le trottoir à boire nos pintes. Le ciel s’est transformé petit à petit en ciel de soirée d’été avec quelques hauts nuages floconneux. Les vendeurs de fruits et légumes s’en allaient laissant Portobello Road jonchée de déchets. Traînaient tout autour de nous, debout ou assis et tous en débraillé, un assortiment de farfelus, m’as-tu-vu et autres paons. Jerry, qui s’habille toujours en blouson de cuir noir, jean noir, chaussures noires à bout effilé et qui lisse ses cheveux noirs au gel, est surpris de me voir habillé en jean et T-shirt, « D’habitude t’es plutôt tweed. » Ça m’a contrarié, mais je n’ai rien dit.

          Sur le chemin de retour à Elgin Avenue, garant la voiture, Fred s’est fait accrocher par une Rolls couleur bleu nuit. J’étais furieux contre le septuagénaire en costume finement rayé qui en est descendu. Je l’ai cloué au sol des yeux – il a évité mon regard agressif. Sagement, il se gardait de réagir. Il avait les mains qui tremblaient. Il portait de petites chaussures bien lustrées et était lourdement parfumé. Au cours des formalités du constat, Fred n’a montré aucun signe d’irritation ni de méchanceté, un vrai parangon de patience et de bienveillance. Et ensuite s’est occupé calmement de la réparation des dégâts.

mardi 25 mai, Paris

          Je suis allé chercher à l’école Emma et son amie Naomi. Naomi reste à coucher. Elle et Emma s’entendent très bien toutes les deux. Elles jouent beaucoup à la poupée. Je me suis occupé à leur faire à manger. Quand nous étions tous dans la cuisine, un pigeon s’est posé sur le rebord de la fenêtre. J’ai tapé dans mes mains pour le faire partir. Naomi voulait savoir pourquoi. « Parce que je ne veux pas qu’il fasse « poo-poos » [caca] sur le rebord. » Cela les a fait hurler de rire toutes les deux et, jusqu’à ce qu’elles soient couchées une heure plus tard, tout et tout le monde était « poo-poos » – même la maman de Naomi qui avait appelé pour savoir si tout allait bien.

          Je lis toujours à vitesse d’escargot Le Livre de l’inquiétude de Pessoa. Quel affreux mélancolique que ce narrateur, finalement. Le voici, à la fin de sa vie, se replongeant dans les entrées de son journal : « Je relis, lentement, lucidement, morceau par morceau, tout ce que j’ai écrit. Et je trouve que cela est nul, et que j’aurais mieux fait de ne pas l’écrire. » Quelle évaluation ferai-je un jour du mien ?

billet précédent, Avril 1993, suite le 15 juin

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