Février 1992

mardi 11 février, Paris

          Je prends ce matin à reculons la direction de l’institut. J’emprunte les rues piétonnes des Halles, passe devant le Centre Pompidou avec son compteur où défilent à rebours les secondes jusqu’à l’an 2000, traverse la rue du Renard et entre dans le café où j’ai coutume de prendre un expresso au comptoir. Enfin je rejoins en trainant les pieds la salle de cours où je n’espère plus faire de miracles avec les étudiants, plus ou moins résigné à être déçu. Au tout premier cours du matin, presque personne ne se pointe. « C’est parce qu’il pleut » disent ceux qui viennent, ou encore « Nous avons nos projets à rendre ». Mais moi je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est probablement que mon cours n’en vaut pas la chandelle, il est trop improvisé.

          À la pause de midi, ce fut un soulagement de pouvoir sortir dans la rue. Après avoir mangé en feuilletant les journaux, je ne savais plus quoi faire de moi-même, la plupart des musées étant fermés le mardi. Sur un coup de tête, je décide d’aller voir Notre-Dame, où je n’ai pas mis les pieds depuis des années. Traversant le Pont d’Arcole, je regarde le long des quais. Paris se montre sous son plus mauvais jour : gris, pluvieux, morne – pas une seule feuille verte en vue. La ville paraît démodée aussi, coincée dans le dix-neuvième siècle.

vue vers l’ouest du Pont d’Arcole

Me voici revenu en arrière, allant m’asseoir dans la cathédrale, comme je le faisais les premiers temps à Paris. C’était bien avant que je ne commence à m’intéresser à la psychanalyse, quand je flirtais encore avec le mysticisme et les sciences occultes. À l’entrée de la cathédrale, de grands panneaux et mains courantes canalisent le visiteur jusqu’à l’un des portails. Entre en même temps que moi un grand groupe de touristes allemands. Comme je le faisais autrefois, je m’installe sur une chaise devant la rosace sud et essaie de me détendre, de faire le vide dans ma tête. Les éclairs et crépitements de flashs d’appareils photo me déconcentrent. Toutes ces prises de vue gaspillées qui vont s’accumuler dans des albums, des boîtes, des placards. Encore un vitrail … et un autre : flash ! flash ! Partout dans l’église, la lueur de petites lampes rouges.

          Et puis tout à coup, comme en réponse à une prière non formulée, me revient à l’esprit l’histoire que je dois raconter autour de Nadia et la façon qu’il faudrait la commencer. Sortant papier et stylo, j’écris : ‘Here in France they call me a nigger, but in England I’m a ghost*.’ Le reste a suivi dans une langue très simple, ce que j’ai pris comme une incitation – un signe !! – à m’y remettre. Après cela, je retourne en cours à contrecœur pour la session de l’après-midi. Me sentant vulnérable et sans l’énergie nécessaire pour galvaniser les élèves, je me ménage en leur donnant un exercice long et complexe à faire.

          Avant d’aller me coucher, j’ai enregistré un reportage à utiliser demain en cours sur la condamnation de Mike Tyson pour viol. Ensuite d’un œil, car je commençais à m’endormir, j’ai regardé la transmission de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Albertville. Quelqu’un a eu l’idée d’annoncer par un quatrain l’arrivée dans l’arène de chaque équipe nationale. En français ça passait bien – des alexandrins plutôt ingénieux – mais les organisateurs ont oublié que ce serait diablement difficile à traduire en vers en anglais. Le résultat fut affreux. Après chaque quatrain en français, une traductrice, essayant d’injecter dans sa voix tout ce qu’elle pouvait d’enthousiasme, donnait une version en anglais atrocement forcée et d’une versification douteuse. Ce fut suivi d’un gigantesque spectacle à la Jean-Paul Goude dont les costumes et la chorégraphie évoquaient les publicités à la télé, il y a quelques années de ça, qui visaient à changer l’image des P.T.T. C’est drôle, les P.T.T. sont le principal sponsor des jeux.

*nègre se dit « ghostwriter » en anglais

mercredi 12 février, Paris

          À l’institut, les évaluations des profs par les élèves de troisième année ont remis en question tout ce que nous faisons. Notre nouvelle collègue – la farfelue Californienne – avec ses 20 sur 20 partout « nous a flingués », comme le disait Mick, nous a épinglés comme les « enseignants à la Mickey Mouse » que nous sommes. Dans leurs évaluations, les élèves de Flora disent : « Enfin un prof d’anglais intelligent à l’Institut. » Ce qu’ils obtiennent d’elle – enfin – c’est « du contenu ». Elle leur fait faire des études de cas marketing et passe des heures et des heures à la correction du travail qu’elle leur donne (elle qui ne dispense que quelques heures de cours par semaine !) Nous autres, avec nos semaines de trente heures face aux élèves, nous contentons de les encadrer. Pour les étudiants, l’enseignement de l’anglais c’est ringard. Ils ne veulent plus qu’on leur apprenne « la langue », ce qu’ils attendent de nous c’est « du contenu », ils ne veulent pas « apprendre des choses » ils veulent être capables de « reconnaître des choses ». Ce qui est écrit déjà depuis pas mal d’années est enfin en train de se réaliser : nous sommes la vieille garde pratiquant les vieilles méthodes, la vieille approche. Nous serons balayés par des spécialistes capables d’enseigner du contenu intéressant – peu importe lequel tant que ce n’est pas de « l’anglais ». Certes ce n’est pas encore à l’ordre du jour, mais ça ne va pas tarder. Mick, Nathan, Stanley et moi nous sommes brièvement entretenus quant à la réponse qu’il va falloir faire aux critiques que la direction va maintenant nous adresser. Naturellement la question que l’on s’est posée les uns aux autres était : « Qu’est-ce que tu pourrais bien enseigner, toi, comme matière ? » Mick a moins de soucis à se faire car il a eu, lui, quelques bonnes évaluations mais Stanley, Nathan et moi sommes montrés du doigt comme les imposteurs que nous essayons de faire semblant de ne pas être. De retour à la maison, après avoir déposé des chèques de salaire à la banque pour ramener mon compte à l’équilibre, je n’ai pas pu cacher à Carole à quel point la claque de ce matin m’a affecté. Il est grand temps de me mettre à autre chose.

vendredi 14 février, Paris

          J’ai acheté à la dernière minute chez Brentano’s une carte de Saint-Valentin pour Carole puis, en allant chercher les enfants à l’école, une seule rose rouge. Jimmy me tannait pour aller à Monoprix dépenser son argent de poche sur un Bioman avec sa moto, mais il n’y en avait plus déjà. Le supermarché organise en ce moment une « Semaine américaine ». La plupart des produits américains en rayon sont en paquets et boîtes aux couleurs criardes. On dirait que ceux qui les commercialisent ont tenté de mettre en application toute la gamme des théories sur la psychologie des couleurs et du conditionnement. Boîtes en carton et conserves sont entassées au même endroit de sorte qu’on ne dirait pas des aliments tant ça ressemble à une installation à la Warhol. Les produits français aussi sont de plus en plus conditionnés, mais plutôt dans des emballages transparents pour montrer au client qu’ils sont naturels. Avec les produits américains, on voit non pas le produit mais une impression d’artiste de ce à quoi il ressemble à l’intérieur de la boîte. Warhol avait vu juste : la représentation d’un objet est plus puissante que l’objet lui-même.

          Toutes sortes de nouveaux produits alimentaires conditionnés sont exposés – en particulier ceux d’origine chinoise et des amuse-bouche exotiques dans des emballages aux formes et formats attirants et faciles à saisir. À 90% je résiste aux tentations, prenant plus ou moins les mêmes produits que nous avons l’habitude d’acheter. Quand on fait ses courses au supermarché on garde bien ses petites habitudes, quoiqu’il soit facile de s’imaginer sortir du magasin avec dans son caddie plein de produits très différents mais aussi nourrissants. J’aimerais le faire une fois, juste pour le plaisir : remplir mon caddie avec des produits que je ne prélève jamais des rayons. Posant mes achats sur le tapis roulant à la caisse, je me suis rendu compte que j’avais, comme d’habitude, un peu tapé dans le haut de gamme. Le caddie m’a coûté 600F au lieu des 500F habituels.

          À la lecture de l’entrée de Pepys*, j’ai compris que celui ou celle à qui on déclare son amour en ce jour de la Saint-Valentin devait être tout sauf son conjoint ou son chéri : mais la première personne du sexe opposé sur laquelle on pose les yeux. Les femmes, semble-t-il, s’attendaient souvent à recevoir des cadeaux coûteux. Ce qui explique sans doute pourquoi Pepys a évité de se montrer chez Sir William Batten – afin de ne pas avoir à acheter un cadeau à sa fille. Elizabeth aussi prend ses précautions, elle se couvre les yeux pour ne pas voir les peintres qui travaillent dans sa salle à manger. Et puis un ami, William Bowyer, frappe à sa porte et elle devient son amourette du jour. Et s’il l’a fait exprès ? J’imagine que non, car seul un amoureux idiot se déclarerait de la sorte. Non, c’est que, tout simplement, la Saint-Valentin était un jour pour s’amuser – un peu comme il l’est à notre époque – mais de façon nettement plus imprévisible et excitante : l’avenir appartenait à qui se levait tôt.

*Journal de Samuel Pepys, Mercure de France. Diary of Samuel Pepys, Feb 14, 1662

vendredi 21 février, Paris

          Je tente une fois encore de commencer le roman. Comme d’habitude, ça s’est laissé écrire assez facilement et j’y ai pris plaisir. Deux heures plus tard, quand il a fallu arrêter pour aller au boulot, j’avais écrit environ 500 mots. Comme d’habitude aussi, un début que je croyais tracé d’avance n’a pas été sans surprise au moment de le coucher sur papier. Le travail de la matinée m’a laissé ravi mais aussi circonspect. En allant au travail, je calculais dans ma tête le nombre de pages qui s’accumuleraient si je gardais ce rythme pendant trois ou quatre mois. En un rien de temps, j’avais anticipé comment le livre serait organisé, sa longueur et même à qui j’allais demander de lire le manuscrit. Cet optimisme absurde était cependant tempéré par mon expérience de combien il est difficile de maintenir sa foi dans une idée, de reprendre chaque jour le fil du récit et d’avoir à faire face à ses points faibles et ses incohérences.

          À la banque, nous avons eu une discussion, mes deux élèves préférés, Catherine et Pierre et moi sur les grands projets architecturaux de Mitterrand. Sa problématique : est-ce que ces créations gigantesques et innovatrices reflètent-elles une économie en bonne santé ou masquent-elles un malaise fondamental ? Un boom dans la construction de bâtiments publics, est-ce le signe de la force d’un pays ou de sa faiblesse ? Et aussi, combien de ces projets auraient-ils vu le jour à Paris ces dix dernières années si Mitterrand n’avait pas eu pour puissant rival politique le maire de Paris, Jacques Chirac ? Autrement dit, le projet de la (Très) Grande Bibliothèque, ne serait-il au fond qu’un moyen pour le Président d’essayer de faire mieux que l’homme qui dirige la capitale ?

          Malgré un vent glacial, j’ai fait une brève sortie avec Emma au parc. Une vraie pile électrique, elle a couru partout, avide de monter sur tous les agrès. Son petit nez est devenu rouge comme son manteau et, quand on a joué à cache-cache – se faufilant derrière les arbres dépouillés de leurs feuilles – elle était tellement facile à repérer que c’en était absurde. Elle n’éprouve pas encore le petit frisson de plaisir à être dans sa cachette, frisson dont je retrouve en moi l’écho quand je détale à la recherche d’une planque ou que, haletant et accroupi derrière un tronc d’arbre, je risque un œil pour savoir si je peux m’attendre à être découvert.

billet précédent, Janvier 1992, suite le 15 mars

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