Décembre 1991

lundi 2 décembre, Paris

          Arrivé tôt ce matin à l’institut, j’étais parmi les premiers à constater que les portes vitrées du bureau et de la salle des profs avaient été fracassées à coups de marteau. Les encadrements tordus sous les coups ont permis aux intrus d’entrer pour tout mettre sens dessus dessous, cherchant sans doute la clé qui ouvre les armoires où on garde le matériel audio-visuel. Ils ont complètement vidé les lieux de ses magnétoscopes et entièrement délesté les amphis de leurs équipements. Je descends voir le concierge dans sa loge. Il n’a rien vu, rien entendu. Le veilleur de nuit non plus. La police a été appelée. Ils ont d’autres chats à fouetter.

          Je déjeune à « Conway’s Diner » rue Saint-Denis. Les murs sont couleur caramel et chocolat, la lumière tamisée – tellement tamisée que j’ai du mal à voir la page que je lis. M’arrive dans les reins un courant d’air froid de ce mois de décembre, propulsé par un ventilateur à hélice au plafond, tandis qu’un radiateur me brûle la jambe droite. Pas tout à fait le petit repas cosy envisagé et le hamburger était infect. Je ne mettrai plus les pieds ici pour sûr. Voici la serveuse qui se ramène avec mon sundae, « There you go ! » elle me fait.

          Ils ont l’air emprunté ces clients perchés là-bas sur les bancs des tables hautes. Peut-être des Américains faisant semblant d’être parisiens, ou alors des Français qui font semblant d’être à New-York. Et moi ? Je cherchais un coin confortable où me terrer pendant deux heures. C’est un coin, oui, confortable, non. J’ai pris du retard dans mes lectures de critiques de livres. Plus j’apprends de choses sur les écrivains auxquels j’aimerais ressembler, plus je découvre à quel point ils étaient dépressifs, homosexuels ou alcooliques. N’étant ni dépressif ni homosexuel ni alcoolique, je commence à me demander si je vais y arriver un jour. Et si j’étais tout cela à la fois mais ne le savais pas encore ? En ce cas, il y aurait la lueur d’un espoir.

          J’ai lu aussi, dans The Independent, un article sur un étudiant qui avait étranglé sa petite-amie (en année de licence à l’Université d’Oxford), qui lui avait été infidèle, avait mis le corps sous le plancher de sa chambre d’étudiante puis continué à lui écrire des lettres d’amour afin de tromper la police. J’essaie d’imaginer son état d’esprit pendant les jours précédant son arrestation. Quelle a dû être sa stupéfaction en repensant à ce qu’il a fait, quelle perplexité devant l’étrangeté de son acte et quelle sombre confrontation en lui-même avec la cause originelle de sa colère. J’ai mentionné cet affaire cet après-midi en cours avec mes élèves dans l’espoir de capter leur attention. Pendant quelques minutes ils se sont enfin tus et m’ont écouté en silence, mais le reste du temps, je me suis retrouvé à parler sur un fond de bavardage et ne pouvant me résoudre à prendre les sanctions qui les auraient amenés à se taire.

lundi 9 décembre, Paris

          Matinée noire, pensées noires : c’est le fond du trou. Je vieillis, j’arrive à l’âge où on ne change plus. Me voici donc ancré à mes idioties, ma timidité, ancré à ce boulot avec ses échéances, ses corrections de copies. Ancré aussi à mon choix d’avoir donné priorité à l’argent, non au plaisir. Bientôt destiné à me retrouver parent reproché par ses enfants, un vieux schnock, un nullard entre deux âges. Bref, trop vieux déjà et sur les rails qui mènent à la casse. Je me lève dans le noir, avale mon petit-déj, me lave, me rase, m’enfile une petite laine contre le froid et me blottis dans les sièges des rames qui m’amènent à la salle de cours, avançant à reculons vers la journée, vers la semaine à venir, rêvant de pouvoir regagner mon lit, y être au chaud, me bercer et me rendormir.

          À 8h, il y a peu de signes de vie dans ma salle. Il fait toujours nuit dehors et le chauffage, comme d’habitude, ne marche pas. Avant 8h30, quelques élèves arrivent en traînant les pieds et attendent passivement de se faire distraire. C’était bien à contrecœur que j’ai fait cours, mais finalement me suis trouvé assez vif.

          À 17h30, sortant remonté plutôt qu’abattu, je me suis acheté un financier à la boulangerie en face d’un Centre Beaubourg désormais doté d’un compteur où défilent à rebours les secondes qui nous séparent de l’an 2000. J’ai noté de combien approximativement elles ont diminué depuis mon passage devant le bâtiment ce matin. Quelle horreur d’avoir ça devant sa fenêtre, pour vous rappeler constamment que le sablier de votre vie inexorablement se vide. Ce soir, à 17h35, il restait avant le millénium 254.330.000 secondes et des poussières. Exprimé ainsi, le temps qui nous reste est comme une réserve à utiliser judicieusement. J’ai pensé à la maxime de Gurdjieff : « Le temps, c’est le souffle. »

samedi 14 décembre, Londres

          À Maida Vale, le brouillard était épais, ici à Covent Garden le soleil brille. De son marché couvert, tout de suite je trace vers Trafalgar Square. Vient de l’Église Saint-Paul une musique de carnaval antillaise. Sur son parvis se déroule une course au Christmas pudding dans l’assiette. Dans Saint Martin’s Lane, devant le Duke of York’s Theatre, j’aperçois deux gars en train de charger une camionnette. J’entends l’un dire à l’autre : « Be’ergedatdunSteveay’anwe ? » Les rayons du soleil qui illuminent obliquement la façade du théâtre mettent nettement en relief les colonnes ioniques de sa balustrade et donnent à ses murs rose saumon une apparence de terre cuite vénitienne. Au-dessus de l’entrée, le nom de Noël Coward en caractères bleus. Que devraient bien faire [« better get done »] les deux jeunes hommes ? Celui nommé Steve balance ce qui ressemble à un vautour carbonisé dans la camionnette. Pendant une fraction de seconde, je me figure qu’ils l’ont extrait d’un manteau de cheminée. Je m’arrête, les interpelle, « Qu’est-ce ça peut bien être, ce truc ? » J’ai ma réponse en me retournant pour voir d’où est sorti cet objet bizarre : les coulisses du Coliseum juste en face. Les deux jeunes hommes ne font qu’enlever quelques accessoires.

          Je glisse mes cartes de vœux pour Noël dans la boîte aux lettres et émerge dans un Trafalgar Square magnifiquement éclairé par le soleil et où, comme d’habitude, je ne peux pas m’empêcher de penser à l’Empire britannique. Mais qu’elle me paraît petite, cette place, d’une échelle si modeste. J’entre dans la librairie Dillons que l’on vient d’ouvrir à l’angle de Northumberland Avenue et n’en sors qu’avec deux livres à offrir – rien pour moi. Je ne veux pas lire les livres d’autres écrivains, je veux écrire le mien. Je ne peux pas venir dans ce quartier de Londres sans capter des échos visuels d’antan : séances d’essayage d’uniforme scolaire à Gorringes, maison d’habillement sur le Strand, salons de thé aux intérieurs lambrissés de chêne et, dans le métro, escalators en bois. Beaucoup de boiseries dans le Londres de cette époque-là, en effet.

          Le soir je suis sorti seul pour voir au théâtre Almeida à Islington Party Time, la dernière pièce de Pinter. La salle n’était qu’à moitié pleine. Bien qu’il y eût d’inimitables répliques, la pièce manquait de la profondeur de celles que le dramaturge écrivait autrefois. Celle-ci est plutôt une vignette élaborée, quoique orchestrée comme un tango ou un pas de deux. Si une chose était à son apogée, c’était bien cette compulsion qu’a Pinter de répéter mots et phrases. Un public d’étudiants, pour la plupart, tous habillés en jean noir. Dans la rangée derrière moi, quelques-uns d’entre eux échangeaient une recette pour un repas très bon marché : burgers végétariens avec un coulis de haricots blancs à la sauce tomate. Le rideau tombé, il ne restait plus qu’à marcher dans le brouillard jusqu’à Maida Vale car je ne me voyais pas aller boire une pinte dans un des pubs enfumés d’Upper Street et y faire tache parmi des jeunots de seize ans.

          Pour Pepys, aller au théâtre pendant l’automne et l’hiver de 1661 est un vrai problème. Les Puritains ont mis le grappin sur sa conscience et ne le lâchent plus. Ses serments solennels de renoncer non seulement au vin mais aussi au théâtre, m’amusent. Moi, je prends la résolution d’arrêter de boire – je l’ai encore fait ce matin – mais arrêter d’aller au théâtre ? jamais de la vie ! Elles durent aussi longtemps que les serments de Pepys, mes résolutions : rompues dès le lendemain. Ces infidélités à sa conscience n’éveillent chez la plupart des gens qu’un embarras mineur, mais un diariste a sous les yeux les preuves manifestes de son manque de constance et de suite dans les idées. Les traces de tous nos projets, nos intentions et résolutions nous collent à la peau et, au fil du temps, il nous est à tout moment possible de constater à quel point nous sommes loin de les faire aboutir. Encore une fois, il me semble qu’il y a quelque chose du comptable chez le diariste. Il est le tenant d’une sorte de bilan spirituel. Regardez, par exemple, comment Pepys termine souvent son mois – et systématiquement son année – sur l’évaluation de son bien-être physique et matériel. Eh bien, c’est quoi ça si ce n’est pas de la comptabilité ?

lundi 16 décembre, Londres

          Toutes les gares fermées tôt ce matin suite à une alerte à la bombe qu’aurait posé l’IRA dans l’une d’elles. Les gens ont donc pris leur voiture. Dans le tohu-bohu généralisé qui s’ensuit, je rate mon vol à Gatwick. Je suis de retour donc chez Fred et Jane pour une nuit de plus, apportant une bonne bouteille de Médoc achetée chez Oddbins. Quelle pagaille que les transports dans ce pays ! Les routes sont congestionnées, les trains non seulement annulés ou retardés mais incrustés de saleté. Les rames sont les mêmes que celles que j’ai connues il y a vingt ans sauf qu’elles sont recouvertes maintenant de quelques centimètres de crasse en plus. Aux infos télévisées de ce soir, c’est un véritable catalogue de déclin et de récession économique : saisies hypothécaires, crimes en hausse d’un tiers depuis un an, baisses de productivité. C’est le revers de la médaille de la confiance des années 80 dans le pouvoir de l’argent à régler tous les problèmes. Cette croyance frénétique en la puissance des lois du marché est aujourd’hui remplacée par un stoïcisme désinvolte à l’idée de se retrouver relégué au statut d’une nation du tiers-monde.

          Nous avons causé, Fred et moi, de la désaffection pour la lecture chez les jeunes. Ses élèves en terminale ne veulent pas – ne peuvent pas – lire un livre. C’est trop ennuyeux et trop difficile à comprendre, bref, demande un effort de concentration trop important. Une des tâches de l’enseignant maintenant est de lire le livre pour les élèves, leur faire le résumé des chapitres clés et leur remettre un polycop avec une sélection d’extraits. Ils ne lisent plus Shakespeare, ne font plus de poésie. Au fond, ils n’étudient même pas vraiment la littérature. Ce qui m’inspire l’idée que même si un beau jour je finis par écrire des livres, il n’y aura plus personne pour les lire. Ce sera la mort du roman, me suis-je dit, et la littérature ne sera disponible qu’en audio-visuel.

mardi 17 décembre, Londres

          Assis maintenant dans mon siège « Club class » buvant mon verre de champagne et grignotant mes crevettes roses, j’écoute quand même avec une certaine inquiétude les bruits que fait cet appareil alors qu’il commence sa descente à travers un ciel perturbé par les nuages au-dessus de Roissy. Je pense à ceux qui toute leur vie ont régulièrement pris l’avion et n’en sont pas morts, et je pense au testament que je n’ai pas encore fait. Un sifflement envahit la cabine, je commence à devenir sourd. Si seulement j’avais la confiance dans ces appareils qu’affiche le steward qui, lui, fait obséquieusement la conversation avec deux passagers élégants et sans doute très riches. Je suis bien le seul passager dans cette section à ne pas porter de cravate. J’ai ma chemise au col en cuir, un jean noir et mon cardigan foncé moucheté de couleurs. Ces hommes d’affaires, j’imagine, me prennent pour un intellectuel … enfin, ce ne sont peut-être pas tous des hommes d’affaires. Nous voici sur les montagnes russes des nuages pour se retrouver ensuite à l’intérieur d’un cocon visibilité-zéro. La lumière s’obscurcit puis vire au gris au moment où apparaissent dans le hublot les champs enveloppés de brume. Je dirais que notre altitude est assez basse maintenant pour que l’on s’en sorte. On descend ! Ne t’inquiète pas mon petit, c’est un Airbus tout récent, technologiquement on ne fait pas mieux, c’est quoi ton problème ? Brume. 7°C. Une heure moins le quart. Brume dans ma tête aussi : suis-je en Angleterre ou en France ? En route vers la ville, je ne tarde pas à reconnaître la France, car tout fonctionne, est relativement propre, et il n’y a pas de retards.

          Je fonce à la banque faire cours à mes deux élèves préférés mais découvre que l’un a annulé alors que l’autre a été transporté à l’hôpital pour un problème rénal. Pendant que j’attends qu’ils se pointent tous les deux, un collègue Américain entre dans ma salle et se joint au chœur de tous ceux qui se plaignent de se serrer la ceinture à cause de cette récession. Il me dit qu’il a du mal à payer les mensualités de son prêt immobilier, qu’il gagne nettement moins qu’il y a deux ans. Je lui accorde que les choses sont devenues plus difficiles, mais moi je ne gagne pas moins qu’il y a deux ans – je gagne plus. Je ne le lui ai pas dit, naturellement. L’esprit de récession se répand comme un feu de brousse parce que les gens ne veulent pas avoir l’air moins fauchés que tout un chacun.

          De retour à l’appartement, je me trouve un peu désorienté par mon milieu domestique. J’ai tout de suite repris mes marques cependant en accompagnant les enfants à la piscine pour la fête de Noël. Il y a un magicien et toute une équipe d’adolescentes nubiles qui font de la natation artistique. Le clou du spectacle c’est lorsque le moniteur chauve, Gérard, traverse la piscine en flottant sur un radeau en caoutchouc guidé par les nymphes nubiles. Avec sa perruque cheveux-et-barbe synthétique blanche qui couvre tout sauf ses yeux, on dirait un croisement de Père Noël et du bon vieux Neptune en personne.

billet précédent, Novembre 1991, suite le 15 janvier

en attendant, Cher lecteur,

la fontaine de Neptune, Place de la Concorde

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