Novembre 1991

samedi 2 novembre, Londres

          Aujourd’hui, j’écris dans un pub, « The Warrington » à Maida Vale où, au temps de Pepys, il n’y avait que des champs. Il est peut-être passé par ici à cheval, mais ne s’est probablement pas aventuré si loin à pied car, pour se promener à l’air pur de la campagne, pas besoin d’aller au-delà de Saint Mary-le-Bone [Marylebone]. Dans ce bar « saloon » spacieux aux murs peints en noir, je suis entouré de gens qui prennent leur pot du samedi midi. Comme moi, ils auraient du mal à se représenter les champs, les fossés et les mares sur lesquels ce pub et les avenues des environs avec leurs maisons du XIXe siècle ont été construits. Inimaginable, en fait, qu’il y ait jamais eu ici un tel état des lieux !

          Je suis certain, cependant, que Pepys ne s’y sentirait pas dépaysé. L’escalier, les piliers et les arches sont enchâssés dans de l’acajou sculpté. Le bar aussi. Pas tout à fait à la hauteur d’un Grinling Gibbons*, mais de très bonne facture, il faut le dire. La salle est vaste autant que conviviale et animée. Les tables croulent sous les pintes de bière blonde et de bitter, les ballons de vin blanc, paquets de chips de couleurs vives, et larges cendriers verts. Les clients sont jeunes, bien sapés et pleins d’entrain. On plaisante, on raconte force anecdotes, la semaine au bureau se volatilise en rires. Pepys serait surpris sans doute par les lanternes de diligence électriques et les ventilateurs à hélices au-dessus de nos têtes et certainement effrayé par les bruits et lumières clignotantes des machines à sous et des Space Invaders. Et, bien évidemment, il serait troublé aussi par les bruits de la circulation dehors. Mais, au fond, je crois qu’il s’y plairait énormément.

*le plus accompli des sculpteurs sur bois du XVIIe siècle

mardi 5 novembre, Paris

          Il n’y a que moi au salon de repos de l’Hôtel le Peletier de Saint-Fargeau. La pièce est carrée, haute de plafond, avec moulures dorées et d’immenses panneaux de miroirs cloisonnés. Il y a aussi des fauteuils bien confortables où je pourrais très facilement m’assoupir. Je viens d’admirer des tableaux du Paris des premières décennies du XIXe siècle. Pour l’instant, j’essaie de visualiser, assise sur ce canapé moelleux en face de moi, Madame Récamier telle que François Gérard la représente dans le portrait de 1805, exposé au mur juste au-dessus. Elle serait vêtue de cette robe Style Empire blanche et échancrée dans laquelle elle pose et qui donne envie de poser les mains sur ses nichons. Ses bras nus tomberaient mollement à ses côtés dans cette même posture soumise de convention. Si Madame était de notre temps, elle aurait fait la page centrale de « Playboy » magazine. Elle serait devant moi maintenant en chair et en os sur ce canapé, discrètement nous ferions de la conversation, et pas sans esprit, jusqu’à ce que je me lève et me rapproche d’elle qui ne bougerait pas d’un poil. Et qui tremblerait de plaisir quand je frôle de mes lèvres ses seins que j’aurais libérés du bustier de sa robe.

Juliette Récamier (1777-1849) par François Gérard au Musée Carnavalet (détail)

         Diable, il est temps d’aller à l’école de commerce faire cours à mon groupe D – les chahuteurs ! Et je n’ai même pas vu la moitié des tableaux que j’étais venu contempler.

          Raté, le cours, car je n’ai pas empêché les élèves de bavarder pendant l’exposé de l’un d’entre eux. Après coup je me suis dit : fais un cours magistral, imbécile, ne leur donne pas l’occasion de s’exprimer ! À la Fac, on l’a bien compris : toute activité qui permet aux étudiants d’ouvrir la bouche est confiée au personnel auxiliaire, non-contractuel. Bien trop usant pour le titulaire qui doit y faire face. Ce n’est qu’en présence de dix étudiants, ou moins, qu’il est raisonnable de leur permettre de s’exprimer. Et pourtant, dans cette business school, avec 25 à 30 élèves par groupe, je me fais encore avoir par l’illusion qu’un dialogue est possible.

mardi 12 novembre, Paris

          Allant au hasard dans les rues du Marais, j’entrevois cours intérieures et petites maisons, je fais ce genre de découvertes qui m’émerveillent d’habitude, mais pas aujourd’hui. Je marche lentement sous un crachin, entre les murs de pierre détrempés. Rue de Gravilliers puis Chapon – je passe devant les ateliers de misère chinois et leurs petites boutiques de maroquinerie. J’émerge enfin dans la rue Beaubourg juste au sud d’Arts-et-Métiers. Ici s’alignent des immeubles de bureaux, des entrepôts et des boutiques mal éclairées. Il y a des pompes à essence dans la rue. Ça ressemble au Londres ou au New-York des années 50. Non – ça ressemble plutôt à l’Édimbourg des années 50 : la pierre noircie comme par la suie, les huisseries mastoc et vernies, les caractères des enseignes faits pour durer. Et d’ici, les tranchées d’Haussmann filent droit au sud vers Notre-Dame, droit à l’ouest vers Saint-Lazare. Avec trois quarts d’heure à tuer, j’entre dans un café à côté du métro Rambuteau pour écrire. De chaque table émane une fumée de cigarette qui épaissit l’air et gêne ma respiration. Le couple en face de moi fume, chacun devant son exemplaire de Libération où ils lisent une nécrologie d’Yves Montand. Je vais me sauver avant que la fumée n’empeste mes vêtements et ne me mette la gorge en feu.

          Je me rends au Théâtre Marie-Stuart pour assister à un double programme en anglais : One for the Road de Pinter et une pièce de Robert Coover, Love Scene. C’est aujourd’hui la première et la salle est comble. Ben joue dans Love Scene mais même lui n’arrive pas à faire oublier que la pièce est nulle. Vers la fin, ça commence à chauffer un peu quand lui et la fille se mettent à mimer l’acte sexuel, puis à se dévêtir. Ils se seraient déshabillés complètement, cela aurait valu la peine, mais voilà que le personnage du metteur-en-scène – en voix-off lui – a une éjaculation précoce, et le rideau tombe. L’autre pièce, One for the Road, est bien meilleure. Ben y joue la victime de torture qui subit un interrogatoire sous la menace. Plaisir dans la première, douleur dans la deuxième : tout un programme !

          Après le spectacle, j’ai complimenté Barbara Bray* (qui faisait la mise en scène) et j’ai dit à tout le monde que c’était très bien, alors que ça ne l’était pas. Ben et moi avons ensuite rejoint la troupe dans un restaurant de la rue Montorgueil. Quand les gens assis autour de la table m’ont demandé ce que je faisais en ce moment, honteux d’avoir à répondre « rien » (car ils faisaient tous quelque chose – enfin, à ce qu’ils disaient), j’ai laissé échapper que j’écrivais un roman, tout en mentant cependant sur l’état de son avancement. Je ne l’ai dit qu’à deux ou trois personnes mais d’autres l’ont entendu. Alors qu’on sortait du restaurant sous une pluie battante, au moment de se disperser, Barbara me propose d’être lectrice « cobaye » quel que soit le texte que je souhaite lui montrer. Elle a l’air tellement disposée à m’aider que je me sens presque obligé de ne pas la décevoir – sans parler des autres qui vont maintenant s’attendre à ce que je livre la marchandise. Je rentre à la maison sur un nuage, n’arrivant pas à dormir tant l’engagement dans lequel je me retrouve me stimule. Maintenant il est urgent de commencer à écrire – ne serait-ce que pour ne pas perdre la face.

*Barbara Bray (1924-2010), traductrice.

dimanche 24 novembre, Paris

          Ce qui pique ma curiosité, ce sont toutes ces plaisantes causeries entre Pepys et Lady Sandwich, l’épouse de son patron. Plusieurs fois ce mois-ci, à la Garde-robe du Roi où elle et sa famille ont leurs appartements, il a passé des après-midis et même quelques soirées en conversation privée avec elle. Lord Sandwich, Maître de la Garde-robe et nommé récemment Vice-amiral, est actuellement en mission pour la Navy à Tanger. Pendant son absence, Pepys tente-il de courtiser « My Lady », ou est-ce que je me trompe ? De quoi parlent-ils ? Pepys ne le dit pas. Si seulement nous avions accès à son point de vue à elle dans son journal intime. Le 10 du mois, Pepys dîne en sa compagnie et tout ce qu’il nous en rapporte c’est qu’elle l’encourage à être moins mesquin et à investir dans de nouveaux vêtements pour Elizabeth, sa femme – qu’elle peut se procurer sans doute à la Garde-robe. Le lendemain, il lui accorde 6£ pour une dentelle tout en gardant par-devers lui qu’il la trouve trop chère*. C’est vrai, il est pingre, Pepys. Mais de quoi d’autre ont-ils bien pu causer tous les deux ?

          J’ai passé le plus clair de l’après-midi à tenter d’en savoir plus. « My Lady » s’appelle Jemima et elle a trente-six ans. Donc huit ans de plus que Pepys. Comparant son portrait à celui d’Elizabeth, ce qui me frappe c’est qu’elles ont un type de beauté très similaire : la même forme de sourcils et de menton, les mêmes boucles décoratives garnissant le front. La beauté de Jemima, cependant, est plus noble, plus raffinée que celle d’Elizabeth. Elle avait par ailleurs la maturité et l’expérience de la maternité qu’Elizabeth n’avait pas. On peut donc facilement comprendre son attrait aux yeux de Pepys. Ce qui rend peu vraisemblable, malgré tout, qu’il ait fait autre chose que prendre plaisir à sa compagnie, c’est que le huitième des neuf enfants de Jemima n’était né que depuis quelques mois. Et puis, s’il se tramait quelque chose entre eux dans le dos de Lord Sandwich, pour Pepys, c’eut été ne pas donner cher pour sa peau, que de l’écrire noir sur blanc. Son journal, alors, nous raconte-t-il toute la vérité ?

*Journal de Samuel Pepys, Mercure de France. Diary of Samuel Pepys, November 11, 1661

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