Octobre 1991

samedi 5 octobre, Paris

          Dans son journal, Pepys écrit la plupart du temps au prétérit (le temps du passé). De nombreux diaristes, moi compris, emploient souvent le présent de narration pour créer un effet d’instantanéité. Mais seuls ceux qui se font passer pour des diaristes – pour les besoins d’une rubrique dans la presse, par exemple – sont assez naïfs pour mettre du présent partout, croyant – à tort – que c’est la convention quand on tient un journal. Un temps que Pepys n’emploie en tous cas jamais pour décrire ses faits et gestes, c’est le présent progressif. Jamais il ne dira, par exemple, « Me voici seul au « Dolphin » en train de manger quelques harengs saurs accompagnés d’un bon petit blanc sec, il pleut à seaux dehors et la jolie serveuse est en train d’astiquer les chopes à bière ». Jamais de reportage sur le terrain, pour Pepys. Il va écrire après coup en privé, pas sur place et en public. En fait, j’ai vraiment du mal à me le représenter dans l’acte de tenir son journal : il ne nous dit pas grand-chose sur où et en quelles circonstances il le fait. À ce que je comprends, il l’écrit tard, la nuit, dans son cabinet privé, souvent après une soirée bien arrosée. Mais où l’écrivait-il avant de disposer d’un cabinet à lui ? Emportait-il le carnet à son bureau au Conseil de la Marine pour y rédiger ses entrées ? Ce sont bien des détails de cet ordre que nous autres diaristes serions curieux de connaître.

          L’idéologie est en crise. C’est ce qui émerge des débats qui font rage à la télé française depuis la rentrée. Maintenant que l’idéal socialiste s’effondre, personne ne sait à quel saint se vouer, ni qui incarne l’ennemi. C’est un état de choses perçu comme une étape potentiellement dangereuse pour notre société occidentale. En quoi consiste le nouveau statu quo ? Toute la difficulté est d’arriver à une forme quelconque de consensus maintenant que les données monolithiques qui ont prévalu jusqu’à aujourd’hui sont écartées. Allons-nous vers la fin de la démocratie, et si oui, pour évoluer vers quoi ? L’anarchie ? Le fascisme ? La dictature ? … vers un régime de gestion privée ou d’entreprise où le dirigeant élu serait une espèce de P.D.G. ?

lundi 7 octobre, Paris

          Je suis allé faire cours pour la première fois dans les nouveaux locaux de l’institut, un immeuble neuf sur le quai de la Seine. Tout y est lumière du jour, murs blancs et structures anguleuses de verre et d’acier, d’une netteté high-tech immaculé par contraste avec les carcasses d’immeubles gris, noircis et dégradés que l’on met à terre entre le bassin de la Villette et la rue de Flandre. Dans le nouveau bâtiment, une couche de poussière couvre tout, tables comprises. Ça n’a pas encore été nettoyé, donc il y a des papiers et des mégots partout et les W.C. seront bientôt immondes. En l’absence d’effaceurs de tableau, les enseignants se servent de papier toilette. Les murs sont encore à peindre, le parquet est à vitrifier et partout des fils électriques jaillissent du plâtre nu. Des artisans entrent et sortent des salles de classe comme dans un moulin pour percer des trous et poser des câbles qui auraient dû être posés pendant la phase de construction. Le bruit de perceuses électriques est tel qu’il est quasiment impossible de mobiliser l’attention des élèves. Dans cet institut destiné à l’étude des sciences économiques et commerciales, on a donné aux salles des noms d’artistes et de philosophes. Pour tenter de pallier l’absence des sciences humaines dans le cursus, peut-être ?

Le Couvent des Récollets en octobre 2021

          En sortant, je suis à pied le canal, longeant le mur du Couvent des Récollets, beau bâtiment du XVIIIe, passablement délabré, sur le square Villemin. C’est devenu l’objet d’une dispute entre le Ministère de la Culture qui en est propriétaire et les artistes qui y ont installé leur atelier et souhaitent le voir conservé plutôt que rasé et remplacé par des bureaux et des logements. Le haut mur d’enceinte (épaulé par des contreforts qui l’empêchent de s’éventrer sur la rue) est surmonté à intervalles réguliers de poteaux métalliques. Les occupants contestataires ont coiffé chacun d’un gant en caoutchouc couleur beige pour faire croire au passant que des gens qu’il ne peut pas voir le saluent de la main. Juste en face, dans la rue du Faubourg Saint-Martin, les squatters qui occupaient un ensemble de vieux immeubles (ils l’ont décoré d’une peinture murale) ont été expulsés et la démolition des lieux va commencer.

          Ensuite à ma banque pour y déposer ma première paie de cette rentrée. Elle aussi vient d’inaugurer de nouveaux bureaux, avec des sols en marbre, ici, financés sans doute par la commission exorbitante prélevée sur mes chèques en devises. Une hôtesse me remet un cadeau, puis m’offre un verre de champagne, le tout suivi d’une visite guidée des locaux comprenant, à ma demande, les coffres-forts clients. Un jour j’aurai peut-être envie d’y consigner une copie de mon journal. Autant profiter, me suis-je dit, de cet élan de générosité pour demander une autorisation de découvert de 15.000F pour me dépanner. De retour à la maison, je contacte mes nouveaux élèves banquiers qui tous sont d’accord sur les créneaux horaires que je leur propose. Ce qui me permet de réserver aussitôt les salles de cours que je préfère avant que les autres profs ne se les accaparent.

          Des idées me viennent, suite à ce que rapporte Defoe sur les réactions des Londoniens face à la peste*, pour un scénario de film. En moins d’une heure de temps j’avais ébauché l’intrigue et dressé une liste de beaucoup de scènes. Je le vois assez commencer par la tranquillité rurale du faubourg de Walthamstow pas encore atteint par le fléau (et vers où, plus tard, vont fuir quelques-uns de mes personnages), avant de passer à un gros plan sur un rat dans une ruelle de Londres, puis aux roues des carrosses du train royal fuyant pour la campagne. Ce serait un film sur la façon dont les gens changent quand ils se rendent compte qu’ils pourraient être contaminés par leurs semblables. Au fond, ce serait un film sur le Sida sans que le Sida en soit le sujet principal.

*dans Journal de l’année de la peste

mercredi 23 octobre, Paris

          Encore une fois je me demande comment ce fichu roman que je n’ai toujours pas commencé va commencer. Je vois maintenant le narrateur en ghost writer qui aurait reçu d’un reclus mystérieux la commande de mettre en valeur son journal intime. Ceci dit, c’est toujours par Nadia que l’histoire doit commencer. Aujourd’hui, de retour de son congé maternité, elle m’a coupé les cheveux tout en répondant à mes questions sur son bébé avec enthousiasme, photos à l’appui. Tout compte fait, nous nous entendons plutôt bien.

          Vu à la BBC une série comique appelée Bottom, avec Rik Mayall et Adrian Edmonson. Ils jouent un couple d’hommes louches et désœuvrés qui me font penser en même temps à Steptoe & Son, Orton & Halliwell et Gilbert & George. Comment se fait-il que les Anglais apprécient autant tous ces couples d’hommes ? Morecombe & Wise, Gilbert & Sullivan, the Kray twins*, il y aurait une longue liste à dresser. En France, ils n’ont que les frères Goncourt. Serait-ce parce que, au fond, l’homme britannique trouve son rapport à la femme un peu problématique ?

*couples de comiques (S&S, M&W), dramaturges (O & H), compositeurs (G&S), artistes peintre (G&G), criminels (the Krays).

mercredi 30 octobre, Canterbury

          Nous sommes allés faire des courses en ville et j’ai acheté un pantalon, un cardigan et une paire de chaussures marron, dites « Air shoes » car il y a de l’air comprimé dans les semelles. En plein centre-ville, on bâtit sur la place du vieux marché au lieu d’en faire un espace public. Que les conseillers Tory responsables de la chose aient perdu leur siège aux dernières élections municipales est d’une maigre consolation. Un crachin tombait d’un ciel bas et noir – un vrai temps de Toussaint ! – et dans les vitrines éclairées des magasins déjà tout l’attirail rouge et vert de Noël depuis les vulgaires boules pour décorer le sapin jusqu’aux cartes de vœux sans la moindre originalité. Dans le local spacieux qui autrefois abritait la poissonnerie principale, ne se vendent aujourd’hui que des babioles de saison. On a troqué les protéines contre les guirlandes en papier.

          Faisant parler mon père de notre histoire, je découvre que mon arrière-grand-père [né en 1858] fut le premier de la famille à ne pas naître dans le Nottinghamshire mais à Londres, dans Great Dover Street. Il a breveté un gilet réversible et pour le commercialiser a fondé une entreprise devenue florissante. Après la Grande Guerre, cependant, le business s’effondre laissant les aînés parmi les fils héritiers en situation financière difficile. Mon grand-père, trop jeune pour intégrer l’entreprise, se forme à la comptabilité et s’en tire très bien par la suite. C’est lui qui va installer la famille à Wallington dans le Surrey. Dans les années vingt, c’était la campagne. La dernière maison où ils ont vécu a été construite sur les terres d’une ferme où mon père allait jouer quand il était petit. Pour lui, ce fut une enfance idyllique. Il menait alors une vie sociale active au sein d’un réseau familial étendu, passait des vacances dans des endroits pas encore touristiques et explorait, sur le chemin de l’école, les lignes de train et de tramway qui desservaient Londres. Et puis, il n’y avait pas de stress, pas de pollution, pas de violence ni de danger. Ça lui a fait plaisir, je crois, que je lui pose toutes ces questions. Je ne l’ai pas fait par complaisance mais parce que, tout simplement, je voulais vraiment en savoir davantage.

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