Septembre 1991

vendredi 13 septembre, Paris

         Installé dans mon siège côté hublot du 747, je lis encore à la lumière du jour le roman que je me suis acheté hier, La Croix et la Bannière de William Boyd. Sur la couverture, l’amorce : « Comment un quidam Britannique tente d’échapper à l’hospitalité américaine ». En le remarquant, perspicace, Carole m’a lancé : « T’as pas envie d’y aller ou quoi ? ». Je viens de finir un excellent repas, accompagné de champagne, vin et Armagnac à volonté. Résultat : je suis redevenu un être humain normal (quoique privilégié), disposé maintenant à profiter du voyage plutôt que de le subir. Il fait nuit quand on atterrit, l’avion avance doucement sur la piste de Boston Logan où je vois les lumières clignotantes des appareils qui décollent et atterrissent au rythme d’un toutes les trente secondes. Je dois téléphoner pour faire venir le minibus qui me déposera à l’hôtel à Andover. L’homme au bout du fil me dit d’attendre au « limo stop », ce que je fais pendant que des navettes de toutes sortes se disputent le client. Une fois assis et ceinturé à l’arrière, le chauffeur signale par radio que le « Marble party » est à bord. Nous rejoignons la circulation dense sur un highway fourmillant d’automobiles à la carrosserie impeccable et camions avec leurs énormes feux de stop rouge. Il y a des limousines conduites par des chauffeurs en livrée grise alors que ceux au volant des camionnettes ont les cheveux longs derrière, coupés courts devant et portent leur casquette de baseball à l’envers. Une fois de plus, le choc de découvrir l’Amérique exactement telle qu’on se l’imagine !

         Au Rolling Green Inn à Andover, j’ai rejoint mes nouveaux collègues assis autour de la piscine à côté d’un tas de carapaces de homard et de trognons d’épis de maïs. Tour à tour des gens se levaient pour raconter une histoire drôle. Allait-on me demander d’en raconter une aussi ? Au lieu de cela, plusieurs collègues appartenant à mon groupe d’examinateurs m’ont sauté dessus, impatients de savoir pour qui j’allais voter le lendemain lors de l’élection de notre représentant au Conseil. J’ai mis un certain temps à vraiment comprendre les enjeux du choix que j’avais à faire.

mardi 17 septembre, Greenwich Village, New-York

          Je me trouve dans la cour du musée Metropolitan. On se prend en photo devant les statues et les fontaines. Assis sur un banc, je me délecte, non sans un soupçon de culpabilité, de ce temps libre. Il paraît qu’ici l’économie est en récession. En surface, ça ne se voit pas, tout semble si prospère, mais banques et entreprises se mettent en faillite et licencient des employés. Et me voici, honteusement oisif, en observateur privilégié, comme si tout ce spectacle n’existait que pour mon plaisir.

          Ce matin j’ai pris le subway jusqu’à Central Park West. À l’intérieur des rames, tous les graffitis vus il y a sept ans ont disparu. À leur place, des publicités pour des lignes d’écoute de toxicomanes, des appareils dentaires « designer », des programmes d’apprentissage de la lecture, Alcooliques Anonymes et des plans Medicare. D’autres réclames visent des anxiétés plus intimes : Enceinte ? Que font vos enfants en ce moment même ? Acné ? Fissures anales et hémorroïdes ? Mal aux pieds ?

          J’ai traversé Central Park à pied, passant devant le théâtre Shakespeare en plein air et la Grande Pelouse, dépassé par des joggeurs très déterminés, leurs foulées alourdies par la chaleur déjà moite. Aujourd’hui le musée est fréquenté avant tout par des jeunes filles Asiatiques qui déambulent deux par deux. Ce que j’y découvre, ce sont les tableaux américains des XVIIIe et XIXe siècles : portraits des premiers colons dont les enfants ont de grands visages lunaires, ainsi que paysages romantiques de l’école de l’Hudson glorifiant le territoire vierge d’il y a à peine plus d’un siècle. Je me suis attardé devant les tableaux de Canaletto, de Rembrandt et de Vermeer et ai fait la découverte de quelques peintres britanniques que je ne connaissais pas comme Stephen Barclay, William Roberts et William Orpen. L’autoportrait de ce dernier devant un miroir et des bouteilles de whisky est plutôt saisissant*.

          En sortant du musée, écrasé par la chaleur qui s’abat sur la 5e Avenue, je traverse à l’ombre le Park et son zoo. Je découvre alors trop tard que toutes les banques sont fermées et donc, ayant dépensé mes derniers dollars au Metropolitan, je suis obligé de passer soixante rues à pied pour regagner la 4e Rue. Tout au long de l’Avenue, quantité de mendiants tendent au passant un gobelet en carton. D’un côté de l’éventail, ce sont des blacks qui vous passent le gobelet sous le nez avec bonne humeur en plaisantant. Eux, ils récoltent des quarters et des dimes tout simplement pour avoir épargné au donateur de se sentir menacé ou gêné. À l’autre bout de l’éventail, il y a les SDF malades du Sida, allongés sur le trottoir à moitié morts, le dos appuyé contre le mur d’un immeuble, une main frêle tenant un gobelet chancelant. Ça m’a vraiment bouleversé. Il y a une violence de rue aussi, tous les jours des gens s’entretuent pour un banal incident de circulation, voire sans motif apparent. Quand je demande à Sam, qui m’héberge, si la situation l’inquiète, il dit que ce qu’il craint le plus c’est qu’un détraqué ou un drogué au crack le poignarde ou lui tire dessus parce que, tout simplement, sa tête ne lui revient pas. Il y a beaucoup de tension raciale ici, il faut faire attention à comment on répond aux gens de couleur qui vous adressent la parole, savoir comment rencontrer leur regard. L’ambiance est lourde de paranoïa.

          Nous sommes sortis Sam et moi pour manger un hamburger et ensuite rencontrer deux amis à lui venus de Los Angeles participer à l’organisation du festival du film de New-York. Nous avons pris un café glacé avec eux en terrasse au carrefour de Bleecker Street et MacDougal, et ils se sont mis à raconter des histoires drôles que je ne trouvais ni très bonnes ni très drôles. Je me surprends en train d’américaniser mon accent, mon vocabulaire et mes expressions afin de ne pas passer pour l’archétype de l’Anglais britannique.

*Leading the Life in the West, ca. 1910

mercredi 18 septembre, Greenwich Village, New-York

          Le temps passe au ralenti. J’ai l’impression que mon premier cours de l’année, c’était il y a un mois, et pas la semaine dernière. Au lieu de dispenser la deuxième heure de cours ce mercredi matin, partant de Waverly Place, j’ai traversé à pied Greenwich Village et suivi Greenwich Street jusqu’à TriBeCa où les vieux entrepôts, fermés pour la plupart, sont délabrés et recouverts de graffitis. Dans la partie nord de ce quartier, cependant, il y a encore des hommes qui travaillent à charger et à décharger des camions. À une table qu’on a sortie dans la rue, quelques gars jouent bruyamment aux cartes. Les trottoirs sont fissurés et envahis par les mauvaises herbes. Sur les pavés défoncés, l’eau qui jaillit des bouches d’incendie vandalisées forme des flaques. Partout traînent déchets et appareils électroménagers rouillés, abandonnés. Ce qui me frappe c’est que les gens ici parlent abondamment et très fort.

Lower Manhattan vu de l’Empire State Building

          Plus au sud, autour du World Trade Center, quelques immeubles ont été rénovés et, ici et là, il y a un restaurant ou un immeuble de bureaux, ce qui signifie que le processus de gentrification est en cours. J’ai continué vers l’extrémité sud de Greenwich Street, me dirigeant vers la rive de l’Hudson où le nouveau quartier de Battery Park City commence à s’étendre dans la zone vacante à l’ouest des tours jumelles. Ici s’élèvent quatre nouvelles tours abritant Merrill Lynch et American Express que l’on dirait faites de carton-pâte. Avec leurs fenêtres-miroir à même la façade de l’immeuble, ces tours ont un aspect terne et quelconque malgré une certaine tentative d’innovation dans la forme. Le long de la rive, on commence à aménager un parc qu’une pancarte décrit comme « interim lawn » [pelouse provisoire]. Sur la terrasse qui domine les vieux docks, je me suis acheté une grosse tartine au poulet accompagnée d’une bouteille de bière « Rolling Rock » pour 13$. Ce nouveau quartier ressemble à certaines zones de réaménagement à Londres au bord de la Tamise. Par contre ce qu’ils ont fait ici, dans cette nouvelle partie de Manhattan, c’est de rendre la rive accessible au public. On peut y sentir – chose rare à New-York – l’odeur de la mer. Sur la berge, tout du long, il y a des bancs et ce midi sur quasiment tous ces bancs des gens, en conversation animée avec leur voisin, cassent la croûte. Je suis à nouveau frappé que l’on parle beaucoup et très fort.

          Me dirigeant maintenant à l’est, vers Broadway, j’entre dans la Chapelle Saint-Paul puis, assis sur un banc dans son petit cimetière, je contemple les simples pierres tombales hautes pour la plupart d’à peine plus d’un mètre. Je lève ensuite les yeux vers le haut des tours du World Trade Center qui projettent leur ombre sur le cimetière. Tout ceci en l’espace de seulement trois vies ! Dans Canal Street et par endroits dans Soho où les immeubles sont noircis, rouillés et délabrés, on a l’impression d’une ville qui tombe en ruines, ce qui rend dérisoire le désir fervent qu’il y a ici de la conserver à tout prix. Immeubles en fonte ? Plutôt de la ferraille ! Pourquoi ne pas s’en débarrasser et assainir cette ville crasseuse et insalubre ? À mes yeux, New-York est non seulement une ville vieille mais une ville périmée et qui se cramponne à son passé. Ici, dans Canal Street – et dans beaucoup d’autres endroits – elle ressemble dit-on à la ville du Tiers-Monde qu’elle est en train de devenir à vue d’œil.

          Sam rentre plus tôt que prévu de chez ses parents dans le New Jersey où ils ont fêté ensemble Yom Kippour. Il fait le guide dans les rues de Greenwich Village, me montrant ce qui est insolite ou d’une autre ère. Il y a des petites maisons en bois avec des jardins, comme à la campagne, une station d’essence convertie en restaurant, une cour privée avec des arbres centenaires plus grands que les immeubles voisins, et le bar sur Hudson Street où le poète Dylan Thomas serait tombé dans un coma éthylique mortel.

          Nous avons dîné au Café Florent* sur Gansevoort Street dans le quartier des abattoirs au bord de l’Hudson. Les rues ont gardé leurs pavés mais il ne reste plus beaucoup d’usines de conditionnement de viande – à vrai dire une seule entreprise géante où, même à cette heure tardive, les ouvriers sont au travail dans l’aire de chargement. Je choisis le meatloaf avec une carafe de vin Chilien. L’endroit pullule de jeunes femmes séduisantes habillées de façon provocante et qui regardent les hommes. C’est un comportement difficile à concilier avec les dangers qui les guettent dehors dans la rue. Sam me dit que c’est ainsi qu’une femme se fait respecter car, faisant preuve d’audace et d’assurance, elle a plus de chances de dissuader que de devenir une victime. Nous nous rendons à un bar dans Sheridan Square appelé « The Lion’s Head »** où Sam réussit à me convaincre que le vieux New-York mérite d’être conservé, restauré, qu’on devrait en tirer parti autrement, qu’une telle rénovation pourrait attirer les gens et le business qui le ferait renaître de ses cendres.

          Il fait extrêmement chaud et humide. Je dors avec le ventilateur en marche à côté de moi et la fenêtre ouverte sur les sons de Waverly Place et de la 6e Avenue avoisinante : des voix, de la circulation et, de quelques décapotables qui passent, le bruit sourd d’un rap.

*restaurant très branché à l’époque. **bar légendaire des années 60.

dimanche 29 septembre, Paris

          Malgré une heure de sommeil en plus avec le passage à l’heure d’hiver, je ne me lève pas avant 9h*. Me tâtant pour sortir du lit, je me désole de mon manque de détermination. Car enfin, j’aurais pu être debout et occupé à écrire depuis 6h déjà. Si je l’avais fait tous les jours ces trois derniers mois j’aurais pu peut-être en tirer quelque chose. Tous les jours je pense au roman. Je crois savoir comment le reprendre mais il y a encore un grand bond à faire. Je me complais dans l’idée que ce sera un bond comme le passage de fumeur à non-fumeur : pendant des années tu y penses et puis, un jour, tout d’un coup te voilà la même personne mais qui a changé de régime.

          Lectures d’un goût morbide aujourd’hui. Dans Libération, un reportage détaillé sur la déchéance physique de Miles Davis [mort à Santa Monica le 28] et, dans Journal de l’année de la peste, Daniel Defoe décrit la façon dont on se débarrasse des cadavres. Beaucoup des victimes qui fuient Londres sont mortes dans les champs des faubourgs ou des villages à proximité. Les villageois les enterrent sans s’approcher des corps. Voici comment ils procédaient : on creuse un trou bien à l’écart du cadavre et puis on le tire ou on le pousse dedans à l’aide de longues branches d’arbre ou de perches. Ensuite, on comblait le trou en lançant la terre d’aussi loin que possible. L’idée m’est soudain venue qu’à notre époque de Sida, ces usages d’un temps de peste pourraient donner matière à un film d’actualité, certes effroyable.

          Essayant de changer de registre, je me tourne vers les critiques de livres dans The Sunday Times mais seulement pour y découvrir, dans un article sur la biographie tatillonne de George Bernard Shaw par Michael Holroyd, à quel point le dramaturge était une ordure – sans parler du démolissage d’auteurs ne faisant pas partie, comme lui, des Immortels. S’il faut en croire les biographes et les critiques, la plupart des gens talentueux, qu’ils soient artistes, musiciens ou politiciens, étaient des personnes exécrables avec pas grand-chose pour les racheter. L’objectif d’une critique littéraire – du moins telle que The Sunday Times la conçoit – n’est, semble-t-il, que d’apporter la preuve que ceux que l’on admirait tant ne méritent, à la vérité, que notre mépris. C’est peut-être bien ce que certains d’entre nous veulent entendre car ça nous permet – à nous pitoyables lecteurs sans talent – de nous sentir plus nobles ou, du moins, moralement supérieurs.

          Si Pepys vivait à notre époque, me suis-je dit, pour satisfaire la curiosité de ses fans il aurait été l’invité de nombreux animateurs d’émissions de radio et de télévision. À leurs questions, il aurait su répondre du tac au tac. À part ça, les tabloïds seraient bien renseignés sur quelques-unes de ces transactions commerciales plutôt occultes auxquelles il a été mêlé – sans parler de ces aventures galantes sur lesquelles il se garde de s’étendre dans les pages de son journal. Oui, la pression serait forte aujourd’hui pour qu’il déballe tout – ou tout bonnement qu’il mente comme un arracheur de dents.

*le retour à l’heure d’hiver s’est fait fin septembre jusqu’en 1996.

billet précédent Août 1991, suite le 15 octobre

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