Août 1991

dimanche 4 août, Daglan, Dordogne

            Nous sommes allés nous baigner à Cénac sur la Dordogne. La rivière coule puissamment sur des galets ocres et lisses qui font étonnamment mal sous les pieds. Un défilé ininterrompu de canoës suit le courant de la rivière. Les Hollandaises pagaient seins nus. Tout près du bord de l’eau se trouve un camping. La moitié du terrain est occupée par des touristes Hollandais et Britanniques de la classe moyenne, l’autre moitié est française et prolétaire. Côté des emplacements français, la femme, sous l’auvent, prépare les salades. Plus loin, l’homme, tisonne les braises du barbecue, tout en caressant d’une main sa bedaine bronzée. Le papi, cadavérique lui, en pantalon et marcel blanc, allume encore une autre clope et traîne autour de la table espérant qu’on va lui confiner une tâche utile. La fumée des barbecues et les relents d’alcool à brûler flottent au-dessus des corps rosâtres des quelques touristes affalés sur la rive. 

            Ce sont les Hollandais les plus nombreux par ici. La colline en face du gîte où on séjourne n’est habitée que par eux et non pas, comme je l’aurais pensé, par des Britanniques. Dans ce petit hameau de Bargès, il n’y a que trois maisons et environ dix granges ou autres dépendances. Les jeunes sont partis étudier ou trouver des emplois dans les grandes villes abandonnant les vieux à leurs petites fermes où ils cultivent le tabac, les noix et la vigne. Ils ont des moutons, des lapins et des canards, et des veaux qui sont élevés dans l’obscurité d’une étable en béton malodorante. On ne voit pas les bêtes mais on entend le remuement constant de leurs sabots sur le sol bétonné et, de temps à autre, un bêlement déchirant nous parvient à travers le champ abruptement pentu. 

            Nous avons grimpé la colline jusqu’à Domme et parcouru la rue principale jusqu’au belvédère qui domine la vallée, puis demi-tour jusqu’au parking. D’un magasin à l’autre, des femmes tirées à quatre épingles (mères et filles) attendent le client devant un présentoir de boîtes de conserve et de bouteilles soigneusement rangées. Les profits de la vente de foie gras et de vin de Bergerac ont manifestement permis de rénover à la sableuse les murs de pierre ocre. En somme, Domme est un centre commercial médiéval qui se veut tellement authentique, que ça à l’air artificiel.

dimanche 11 août, Daglan, Dordogne

          Visite de la grotte de Saint-Cirq du côté des Eyzies. C’est une minuscule caverne où se trouvent une gravure ou deux dans la roche visibles seulement à l’aide d’une torche électrique – et encore. Je n’y vois pas grand-chose à part la forme humaine (accroupie, moitié animal, moitié homme) qui amène un public payant à la grotte. Mais ce midi nous sommes les seuls visiteurs. On gare la Renault à l’ombre de robustes bambous verts. J’aime beaucoup la puissance et la couleur de ce bambou et prends sur-le-champ la résolution d’en planter dans mon jardin – si jamais un jour on a un jardin. Le gardien, somnolent et sans doute abruti après des années passées à répéter les mêmes actions, les mêmes phrases, nous fait la visite guidée. Il n’a même pas quitté ses pantoufles. En voiture, nous traversons Les Eyzies, sorte de Hollywood pour la mise en scène de cavernes préhistoriques. C’est comme un musée à ciel ouvert.

            Je me suis laissé avoir par le battage médiatique autour de You’ll Never Eat Lunch in this Town Again. Le best-seller de Julia Phillips raconte sa montée aux sommets en tant que première femme productrice à se voir décerner un Oscar et ensuite sa chute à travers l’addiction et la faillite. Je lis sa prose mal ficelée et d’une obscurité irritante en grammairien de la vieille école. Qui sont tous ces gens à qui elle fait allusion et qu’y-a-t-il de si intéressant dans leurs agissements ? On dirait que le livre ne s’adresse qu’à une poignée d’initiés. Phillips se contente de citer les noms des individus, elle est incapable de les rendre vivants pour le lecteur. Elle vit dans un monde d’étiquettes. Et ça s’étale sur six cents pages dont la moitié (la partie sur son succès passé) est écrite à la première personne et au présent, alors que ses malheurs actuels sont racontés à la troisième personne et au passé. Les deux récits vont, je suppose, finir par converger au milieu. À mon sens, c’est un signe de confusion totale de son moi. Et pourtant cet épanchement de son ego plutôt mal écrit cartonne dans les ventes à l’heure qu’il est. Je poursuis ma lecture cependant dans l’espoir que l’auteur va enfin sortir son atout : les turpitudes, et par là-même, selon ses dires, se rendre indésirable à Hollywood.

vendredi 16 août, Daglan, Dordogne

            La Roque-Gageac : dernier jour de l’étape Dordogne des vacances. Dernière baignade dans la rivière. Allongé sur la rive sablonneuse, je lève les yeux vers le mur jaune de la falaise. Des pins rabougris y poussent à mi-hauteur : on dirait presque qu’ils dégringolent de son sommet. Je m’allonge et écris dans mon carnet. À côté de nous, un couple, la cinquantaine. Lui, hier bel homme mais qui s’est empâté. Fait toujours ses pompes tout de même, vu les biceps charnus. Une tête d’artiste, showbiz peut-être. Elle aussi : Catherine Deneuve avec quelques kilos en trop. Sexy. Blonde. Cinquante ans. Pas de varices aux jambes. Seins généreux, fesses idem. Non, ils ne sont pas gros, ils mangent un peu trop c’est tout. Restos gastronomiques. Prennent du bon temps. Baisent souvent dans des chambres d’hôtel. Est-ce la marque d’un fouet sur sa fesse ? Ne sont que de passage. Pas d’attaches mais une liaison de longue date. Ils ont l’air intéressé, je suis intéressé. Nous aurions des choses à nous dire. Mais nous n’engageons pas la conversation. Nous échangeons des regards. Maintenant ils s’apprêtent à partir à bord d’un break de couleur blanche. Dans son bikini noir, debout, son surpoids est sexy. Pas une once de cellulite, sa peau reste ferme. Je me baigne dans la Dordogne pour l’ultime fois. Je me sens mieux maintenant, je me sens en forme.

vendredi 23 août, Paris

            Gorbatchev est de retour*. Arrivé à l’aéroport de Moscou, il a la tête de quelqu’un qui vient de se réveiller d’une sieste. Une des hypothèses qui circulent veut que ce soit lui qui ait provoqué le putsch afin de compromettre les partisans de la ligne dure. Dans ce cas il serait tout à fait logique qu’il se donne l’air d’avoir été un peu dans les vapes pendant le déroulement des événements, faisant figure de victime pour que le peuple ne lui fasse pas porter le chapeau du bourreau.

            Je passe une grande partie de cet après-midi à ciel gris, pendant que les enfants jouent à l’intérieur ou dehors, à lire Les Passagers du Roissy-Express de François Maspero. C’est le journal de bord d’un voyage en banlieue parisienne en suivant l’itinéraire des stations de la ligne B du RER. Quelle idée géniale ! à commencer par son introduction au village de Roissy, lieu inconnu et insignifiant jusqu’à la construction de l’aéroport qui l’a fait connaître du monde entier. L’auteur saisit l’opportunité de décrire aussi bien la topographie des lieux que leur histoire – et sans oublier sa notoriété en tant que l’endroit où « O » est séquestrée, attachée et abusée dans le roman de Pauline Réage**. 

            Les enfants sont au lit depuis une heure déjà mais toutes les cinq minutes ils m’appellent parce qu’ils ont peur de quelque chose, ou parce qu’ils ont entendu un moustique, ou parce qu’ils veulent un câlin ou une chanson. Ce n’est qu’à 23h que la soirée peut commencer pour les adultes. Mais voilà qu’Emma appelle encore. Je perds patience et elle se met à pleurer. Je la fais sortir du lit, lui disant d’aller se promener dans l’appartement si elle n’a pas sommeil. Elle vient s’asseoir à la table de la cuisine et me regarde pendant que j’écris et que la boisson chaude promise infuse. Si seulement je pouvais être honnête dans ces pages-ci – brutalement honnête – et observer ce qui se passe ici comme le ferait un Martien. Mais je suis malhonnête et n’ouvre pas grand les yeux sur ce qui se passe autour de moi. 

            Les cheveux d’Emma sont presque de la même couleur que ses yeux, un peu marron doré. Pendant que j’écris dans mon calepin, elle me regarde d’un air interrogateur, se gardant de parler, faisant passer ses doigts sur ses jambes égratignées qui ont pris des coups de soleil. Elle attend patiemment que sa tisane de tilleul soit prête.

*Écarté du pouvoir par des conservateurs lors d’un bref coup d’État, Mikhaïl Gorbatchev rejoint la capitale pour reprendre ses fonctions de Secrétaire général du Parti Communiste – qu’il sera cependant contraint de quitter le lendemain, 24 août.

**Histoire d’O (1954) de Pauline Réage [Anne Desclos]

vendredi 30 août, Paris

            Me voici seul maître de l’appartement. Je garde les stores aux rayures bleu et blanc du balcon baissés afin que le salon reste à l’ombre et bien tempéré. Dehors sur le boulevard les feuillages paraissent plus denses que jamais. L’immeuble est presque déserté. Dans cette chaleur tout est au ralenti. 

            À 14h30, je suis à Bercy pour une visite guidée de ce qui subsiste des entrepôts des vins et spiritueux. Dans les publicités pour promenades organisées dans Paris on les appelle des « conférences » et celle-ci m’a attiré parce qu’elle s’annonce comme « l’ultime visite avant démolition ». Le tour a duré trop longtemps, le commentaire était trop savant. Nous étions un vaste groupe de soixante personnes guidées par un petit bonhomme laid en costume vert qui avait tout des maniérismes et de la phraséologie d’un universitaire. Qu’est-ce qu’il nous ennuyait, nous agaçait avec ses préambules interminables sur ce qu’il allait nous montrer, ses apartés redondants sur le philistinisme du promoteur immobilier. Les entrepôts, pour la plupart, ont cent ans. On serait à Londres, quelques-uns auraient été rénovés pour créer une galerie marchande « d’époque ». Mais, comme c’est Paris, tout doit disparaître. J’avais du mal à me sentir concerné par la démolition de ces bâtiments. De toute façon, quasiment tout avait déjà été mis à terre. Je l’aurais vu en activité ce village, ça m’aurait probablement outré. C’est depuis vingt ans que notre guide avec sa tête de lézard préhistorique suit la destruction pierre par pierre, tuile par tuile. 

            Je quitte ce site où il fait chaud et poussiéreux et prends le métro jusqu’à Odéon, puis à la terrasse de « Le Buci » dans la rue Mazarine pour une bière. Le Carrefour de Buci, « Les 5 coins* » tagué et fraîchement bitumé, a été rétréci par l’élargissement des trottoirs de la rue Mazarine. Des déchets jonchent le macadam des cinq rues qui rayonnent de ce lieu où des gens mal fagotés errent sans but dans la chaleur moite du soir. C’est l’heure vespérale tout en promesses, mais il me semble aujourd’hui, treize ans après être venu ici pour la première fois, que bien que l’ambiance soit toujours prometteuse et les jupes moulantes et les seins exposés aux regards, ma vénération pour cette langue, ce luxe, ce ciel européen et ces façades miteuses, couleur crème, s’est quelque peu estompée. Des touristes américains, robustes et propre sur eux, se promènent nonchalamment devant ma table, tandis que sont avachis aux tables voisines d’autres Américains, jeunes résidents au teint blême, les yeux rouges à force de picoler et de faire la fête.

            Il y a aujourd’hui beaucoup de restaurants chic dans la rue Dauphine. Les vieilles boutiques avec pâtisserie ou crémerie gravé sur leur vitrine ont disparu. La porte du numéro 13, cependant, est toujours là – et toujours de travers. Toutes les lumières de l’immeuble sont éteintes sauf une, celle de mon ancien studio au dernier étage où le voilage sale (toujours le même ?) est drapé sur le battant gauche qu’on a ouvert, comme moi je le faisais, pour laisser entrer l’air. L’autre battant ouvrait directement sur le bureau où, la nuit, je m’installais devant ma machine à écrire jaune pour taper mon journal. Dans la rue, autrefois comme aujourd’hui, se trouvaient les pauvres, les jeunes et ceux à la recherche de sexe. Depuis cette fenêtre, je voyais aussi sur le pont découvert d’un bateau-mouche, les touristes assis sur des chaises de plastique blanc, en attente du départ. Suspendue au-dessus de la Sainte-Chapelle il y a une grosse pleine lune qui fait penser à un vieux Camembert croûteux.

*Comme l’appelle Blaise Cendrars dans son poème du même nom.

billet précédent Juillet 1991, suite le 15 septembre quand Paris Diaries va à New-York

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