Juillet 1991

jeudi 4 juillet, Paris

          Mes cours à la banque terminés, je suis allé chez Smith’s rue de Rivoli acheter de la lecture pour les vacances. J’étais bien décidé à ne choisir que des bouquins que je brûlerais d’attraper sur ma table de chevet. Après inspection rapide des piles de romans fraîchement parus, parmi eux les pavés dorés et gaufrés signés Danielle Steele et Stephen King, je passai au peigne fin le rayon « biographie ». Aucun des livres qui s’y trouvaient ne correspondait exactement à mes critères – à l’exception d’une nouvelle biographie d’Henry Miller. J’étais tenté aussi par le journal intime d’Evelyn Waugh, mais je ne suis pas un fan de cet écrivain et de plus le livre ne couvre pas la période qui m’intéresse. Quant aux biographies et journaux intimes de mes contemporains que je serais curieux de lire, il va falloir attendre encore un peu. Plus tard, chez Brentano’s j’ai acheté You’ll Never Eat Lunch in this Town Again de Julia Phillips pour les scandales hollywoodiens qu’elle y expose et aussi parce qu’une dose d’argot californien bien senti, ai-je pensé, pimenterait mon anglais britannique plutôt flegmatique.

          Comme on est le 4 juillet, j’ai emmené mon groupe d’élèves « niveau intermédiaire » déjeuner au restaurant américain de la rue Daunou. Le menu comporte une vingtaine de pages, plus des photos. Amorcer une conversation n’était pas chose facile tant sont coincés les participants (ou est-ce moi ?) Pendant que nous mangions tous nos spare ribs, Lionel Richie, à l’écran d’un téléviseur géant, faisait semblant d’être sincère.

          Il fait très chaud. Je suis allé chercher les enfants à l’école et les ai emmenés boire un Coca dans un petit café au coin de la rue Preschez. À l’angle de la rue en face se trouve une improbable petite boucherie. Dans cinq ans, à sa place, il y aura un immeuble d’appartements de « standing ». À l’écran de télévision du café, Guy Forget jouait contre Boris Becker au championnat de Wimbledon. Sur l’éventualité d’un sportif français battant un champion du monde, les Français sont très cyniques : « de toutes les façons, il ne gagnera pas. » Et non … il n’a pas gagné. Non plus l’autre Français en quart de finale, Thierry Champion, malgré son nom. Les deux joueurs ayant atteint ce stade avancé de la compétition, l’on pourrait s’attendre à ce que la France entière laisse tout tomber pour se scotcher à un écran de télé afin de soutenir ces outsiders que l’on donne perdant – comme l’auraient fait les Anglais. Mais ça ne fait pas gagner celui donné perdant non plus c’est certain. Des fois ça marche quand même. Je suis déçu que les Français ne se mobilisent par sur ce mince espoir. C’est peut-être comme ça qu’ils ont capitulé pendant la guerre.

mercredi 10 juillet, Paris

            Transpirant abondamment à cause de la chaleur (et buvant des gorgées de Vittel – « Buvez, é-li-mi-nez ! »), j’ai couru à l’institut assister à une réunion sur la répartition du travail pour l’année prochaine. J’ai opté pour six heures de cours de « lecture et acquisition de vocabulaire ». Parlant au directeur après la réunion, je lui ai dit que je voulais un minimum de 250F nets de l’heure. Il s’est montré si réceptif à ma demande que j’ai regretté ne pas avoir demandé plus. Nous avons bavardé un peu. Il m’a dit qu’il était originaire de Sedan et j’ai répondu que mon correspondant français aussi. Il m’a demandé son nom. Je ne m’en souvenais plus, mais lui ai dit que nous avions visité de la grande chocolaterie où travaillait son père. Oui, la chocolaterie il la connaissait bien. De retour à la maison, j’ai sorti mon journal de l’époque et l’ai ouvert à août 1966. Là j’ai trouvé le nom de mon correspondant : Éric Lombard. La visite de la chocolaterie a eu lieu, très exactement le 2 septembre, mais ne m’a laissé aucune espèce de souvenir – le voyage de retour en Angleterre le lendemain pas plus.

photo d’un portrait de Breton par Victor Brauner (1934), en couverture d’un supplément de Télérama

            Je suis allé ensuite voir l’exposition André Breton. Voilà quelqu’un qui était ouvert au hasard comme principe organisateur de sa vie ! Je l’ai trouvée décevante, d’abord à cause de ces longs présentoirs vitrés pleins de manuscrits et d’objets-souvenirs, avec bien peu d’explications, comme si les commissaires s’attendaient à ce que le visiteur soit spécialiste d’André Breton. J’avais espéré que la vitrine consacrée à Nadja m’apprenne davantage sur cet épisode dans la vie de l’écrivain mais les photos qui s’y trouvaient sont celles de son livre* et les lettres à Simone [son épouse] n’apportaient pas de vrais éclaircissements. Au fond, que voyait-il en Nadja ? Et comment se fait-il que Simone se soit montrée si compréhensive ? 

            Décevant aussi les tableaux et « sculptures » surréalistes rassemblés ici à la gloire du bon goût de Breton : Tanguy, Dali, Ernst, Duchamp, Picabia, et al. Quand je les regarde dans leur ensemble, je vois une collection de fragments, comme ceux qui seraient restés sur un champ de bataille de la Grande Guerre à la fin des hostilités. Et puis il y a les objets, les insectes, les collections de papillons. Ils me font penser à ces objets que l’on oublie au fond d’un tiroir de bureau, précieusement gardés, mais quand on les redécouvre, la seule chose qui vous retient de les mettre aussitôt à la poubelle, c’est l’impression lancinante que vous allez le regretter. Pourquoi sommes-nous tous ici dans ce musée à scruter ces objets jaunis, ces bouts de ficelle, ces objets-souvenirs, ces collections ? Quel rapport avec notre monde post-industriel ? Breton avait peut-être bien le doigt posé sur le pouls des talents des premières décennies du vingtième siècle, mais il m’apparaît aujourd’hui comme un fétichiste, un collectionneur de porte-bonheurs.

*Nadja, son récit autobiographique de 1928.

vendredi  26 juillet, La Tranche-sur-mer, Vendée

            Je me lève à 8h et me promène le long de la plage avant de me rendre à la grande salle du bar-tabac « Le Mistral ». Un vieux pépé se pointe, ouvre son Courrier de l’Ouest. Il arrive tout juste encore à paraître dans le coup, montrant qu’il a gardé toute sa tête, absorbé dans l’étude d’un détail qu’il examine à la loupe sur une page tenue d’une main tremblante. Le patron a une boule de facho. Quand il m’apporte mon café, il dit « Vous êtes comme les petits écoliers, vous, avec vos cahiers – parti pour écrire ! » J’aurais aimé trouver une riposte percutante mais, d’un ton las, je dis seulement « C’est cela, oui » et sors mon stylo. 

            Avec la marée descendante de ma confiance en moi et de ma motivation à écrire, la maladie monte en moi les remplacer. J’ai mal à la gorge et dans les articulations et commence à avoir des frissons. Ressentant le froid, je rentre tôt de la plage. Les jambes en coton, je me fraye un chemin jusqu’au poste de secours, esquivant les ballons que se lancent des adolescentes aux fesses fermes et bien bronzées, les hanches hautes. Elles portent toutes un maillot à une pièce qui met en valeur les formes de cuisses bien pleines, de hanches toujours au régime de la gymnastique, pas encore au service de la coquetterie. Quelques-unes j’ai bien l’impression me font de l’œil. L’attrait de « l’homme mûr » sans doute, sauf que je me sens plutôt garçon sénescent. 

            Au coucher du soleil, j’ai fait un petit tour à pied des rues voisines : vers la sortie de La Tranche à l’aller, puis retour par un autre chemin. Ce n’est pas une station balnéaire, La Tranche, c’est un bourg rural, une communauté de paysans qui vivotent sur ce littoral sableux. On y voit des lotissements où poussent des légumes, des abris où on garde des choses sous de la tôle ondulée, des cours de ferme abandonnées. On voit des hommes en jogging dans leur jardin derrière la maison, des femmes dans leur cuisine épluchant des légumes. Leurs villas arborent de petits noms, en hauteur au-dessus de la porte, en diagonale, comme des signatures, des signatures de succès ou d’accomplissement : « Regardez ! nous possédons notre chez nous bien à nous ».

            Après une journée de lecture de la biographie de Henry Miller par Mary Dearborn, mes yeux sont fatigués à force de porter des lunettes de soleil rayées, constellées de grains de sable. Je ne m’attendais pas du tout à être complètement captivé par le catalogue d’échecs pitoyables qui se sont succédé tout au long de la première moitié de sa vie. Comme en 1975 quand j’ai lu les Tropiques pour la première fois, je me suis identifié avec sa quête désespérée de renommée et la lenteur avec laquelle il en est advenu. Ce triste récit de pauvreté et de jalousie n’est intéressant que parce que Miller a fini par accomplir sa propre prophétie en devenant écrivain. Le livre me fait alterner entre espoir et découragement : espoir à cause de la réalisation improbable de son destin, découragement parce que je ne suis point un Miller. Mais aussi, quelle déception ! Miller, un héros pour tant de gens (moi inclus), champion de la liberté sexuelle et véritable saint pour la génération des années soixante était en réalité sexiste, réactionnaire et antisémite. Ce qui me déplaît le plus, c’est sa crédulité et son absence quasiment totale d’esprit critique.

mardi 30 juillet, La Tranche-sur-mer, Vendée

            Je ne suis plus sous le charme de la Tranche et serai content de partir. Alors qu’au début du séjour j’étais actif et stimulé, je le termine lessivé et honteusement inactif. Ma lecture du récit de la longue vie de Henry Miller terminée, je me décourage en constatant à quel point il est possible de gâcher le temps qui nous est alloué.

            Nous sommes allés à la plage mais il faisait vraiment trop froid pour y rester à cause du vent frais arrivant du large. Des amies sont venues passer la soirée avec nous et je suis allé chercher deux pizzas au restaurant du coin. À part les fruits de mer, c’est tout ce qu’il y a à manger dans cette ville. Voici donc plein de gens qui mangent de la pizza ici, comme dans toute la France et dans tout l’Occident. Et j’ai ramené ces pizzas comme celles que tout le monde mange et nous les avons mangées nous pendant que, dans le carré VIP à Hyde Park, l’Italien Pavarotti chantait en présence des quelques privilégiés qui avaient payé plus de £400 pour un grand dîner bien arrosé, tandis que 100.000 personnes (dont certaines sans doute mangeaient des pizzas) s’abritaient sous les arbres pour essayer de se protéger d’une pluie diluvienne. 

billet précédent Juin 1991, suite le 15 août

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