Juin 1991

samedi 2 juin, Paris

            Eh bien, voici une sorte de coïncidence : l’épouse de Pepys, Elizabeth, quoique née en Angleterre, est fille d’un père français qui est né en Anjou – tout comme mon beau-père. De plus, ils ne sont pas nés si loin que ça l’un de l’autre. L’Anjou, comme le sait tout un chacun en France, se glorifie de deux choses : primo, la douceur de son climat, immortalisée il y a bien des années de cela par le plus célébré de ses poètes, Joachim du Bellay. Deuxio, les belles poitrines des Angevines auxquelles Boby Lapointe rend hommage dans sa chanson « Avanie et Framboise ». Je peux attester de la véracité du premier point, mais mon expérience objective du second est limitée à la belle poitrine dont est dotée la fille de mon beau-père. Toutefois, une des illustrations dans mon édition du journal de Pepys montre un buste d’Elizabeth de la collection de la National Portrait Gallery à Londres et, à l’évidence, la deuxième des fiertés angevines serait loin d’être sans fondement. Or, grâce aux décolletés en vogue à l’époque de Pepys, s’en rendre compte par soi-même aurait été une affaire beaucoup plus simple qu’elle ne l’est de nos jours. 

            En feuilletant les quelques livres sur Pepys que j’ai commencé à consulter, j’ai également appris qu’Elizabeth a échappé de peu à la dissimulation permanente de ses attraits sous un habit de religieuse. Elle serait restée une dizaine de jours au couvent des Ursulines à Paris* avant que le paternel ait eu l’intelligence de sortir sa fille de là. Il faut absolument que j’aille voir le buste en question de près maintenant**.

*à l’époque le couvent se trouvait dans le Faubourg Saint-Jacques, aujourd’hui rue des Ursulines, 5ème **vous pouvez le voir ici :

mardi 11 juin, Paris

            Ce vieil avion – un Douglas DC-9 – a beau être repeint en couleurs criardes et relooké à l’intérieur, l’armature de ses sièges vient tout droit de cette ère de technologie « chauffée à blanc » [sic] tant vantée par Harold Wilson dans les années 60. La moquette est d’un bleu BOAC* et les haut-parleurs diffusent une musique martiale. Bref, l’on ne peut être plus rassuré. L’appareil avance sur la piste faisant bringuebaler tout son aluminium et ballotter les quarante têtes brunes de ses passagers. Au décollage, il traverse un nuage dense et blanc qui ressemble à un brouillard impénétrable et lumineux. 

            Les hôtesses, en tenue bigarrée du genre Arlequin, peinent à servir à boire et à manger avant que le capitaine ne commence sa descente. C’est absurde mais, à quatre heures de l’après-midi, on nous propose des repas légers, des viennoiseries, des gin tonics, du café et des chocolats. Nous descendons à l’instant par cahots à travers ces nuages lumineux pendant que l’hôtesse blonde et rondelette, aux bras bronzés, avec son accent de Birmingham, fait la distribution aux pinces d’une serviette chaude. C’est la pièce de résistance – comme si on n’avait pas déjà eu assez de service. Sous les ailes de l’appareil je ne vois absolument rien et commence à avoir mal aux oreilles.

            On est presque immobile maintenant sur une mer blanche et tout ce que je peux entendre est un sifflement d’air qui provient de l’arrière et comme un bruit de vent et de vagues dehors. J’ai mal aux yeux et à la gorge et deviens sourd. Les moteurs accélèrent puis décélèrent. Toujours ce brouillard épais dehors mais gris maintenant – un gris Londonien. Voici enfin la tuile rouge carmin des toits de rangées de maisons entre lesquelles on voit une bande de couleur verte et les scintillements des voitures stationnées. Pu-tain ! qu’il me paraît bancal cet appareil suranné. Mais les hôtesses restent imperturbables. Branlant, il descend au-dessus des lotissements, tanguant d’un côté l’autre de façon me semble-il bien aléatoire. 

            J’attends ma sœur dans le salon d’arrivée. On me propose aussitôt un billet de tombola à 5 livres avec une chance de gagner la Ferrari rouge exposée sous le tableau d’arrivée. Je dis non au ticket mais l’idée que je gagnerais peut-être le bolide si j’en achetais me titille. Le salon est une forêt d’écriteaux jaunes dont les caractères, curieusement, sont ceux que l’on trouverait plutôt dans une école primaire. Les sièges en plastique sont d’un vert vif. Côté commerces, il y a un W.H. Smith, un Thomas Cook et un comptoir de produits « bio » qui croule sous une montagne d’oranges. Dans le hall, des chauffeurs maigrichons au teint gris tirent sur une cigarette au creux de la main. Au bout d’environ vingt minutes Deborah arrive avec les filles portant leur uniforme scolaire gris. Nous montons dans sa Ford couleur bordeaux qui s’insère dans la masse de voitures roulant à vitesse constante sur des routes qui entaillent les champs verdoyants. Le ciel est très gris, les nuages bas, la pluie n’est pas loin. Ce pays est vraiment saccagé par la voiture !

            Je vais à pied jusqu’à l’épicerie indienne au bout de la rue où habite Deborah – Park Avenue – pour y acheter des bières. Dans cette rue résidentielle en marge du centre-ville de Watford, je marche comme sur une autre planète. On y trouve des façades de maisons de style néo-Tudor avec charpente décorative, d’autres enrobées de crépi moucheté et d’autres encore où une charpente purement décorative a été appliquée sur un crépi moucheté. Il y a des maisons de retraite et des cabinets de naturopathie. Une espèce de loubard occupe l’unique cabine téléphonique noire-et-verte. Sur le trottoir, des femmes indiennes potelées portant sari aux couleurs vives traînent les pieds tandis que traversent la rue avec précaution, canne à la main, de squelettiques vieillards enturbannés, quelques fines mèches au menton en guise de barbe.

*La British Overseas Airways Corporation (BOAC), précurseur de British Airways

samedi 15 juin, Londres

            Je suis allé visiter l’église paroissiale de Hart Street que fréquentait Pepys. Dans ce quartier de la City, les démolitions récentes d’immeubles ont quand même épargné l’église Saint-Olave. C’est un vrai bijou à taille humaine et à l’aspect campagnard. À l’intérieur, mon regard est attiré non pas par deux vieilles dames qui arrangeaient les fleurs mais par le buste de dame Elizabeth. À peine entré dans la nef, je la surprends à me jauger depuis son poste d’observation au-dessus de l’autel. Me rapprochant, je vois ce que devait être une belle femme. Les lèvres entr’ouvertes accentuent cette impression. Mais suggèrent aussi qu’elle était capable de crier comme une poissonnière comme on dit. À l’exception de la Vierge Marie, il est rare de voir une femme représentée dans une église.

N’ayant jamais fait de Latin (Pepys aurait été horrifié), je tente sans succès de comprendre la dédicace sous le buste et me contente de la prendre en photo pour pouvoir la déchiffrer plus tard. Un buste de Pepys trône sur le mur d’en face à l’endroit où se trouvait autrefois l’entrée au banc réservé aux membres du Conseil de la Marine. Il a fallu attendre presque deux cents ans pour qu’il rejoigne son épouse ici – où, j’imagine, elle pourrait avoir son mari volage à l’œil. 

            Ce soir, Fred et moi sommes allés manger un tandoori dans un restaurant bengali sur Queensway. À table, il me faisait un topo sur la mythologie locale, me parlant des cinémas démolis, de la laverie automatique d’en face qui fut la première en Grande-Bretagne, de la coupole en verre illuminée de Whiteleys, le plus ancien des grands magasins du pays, aujourd’hui devenu centre commercial. Après notre repas, on y est allés et on a trouvé beaucoup de jeunes couples arabes avec des enfants venus pour manger des glaces et boire un café. « D’où viennent-ils tous ? » je demande à Fred. « Ben, du Koweït naturellement »*. Ensuite au pub Finch’s, plein à craquer. Malgré la fraîcheur de la soirée, son trottoir est noir de monde. Grelottant, je remonte la fermeture à glissière de mon nouveau blouson couleur rouge-brique. Dans Portobello Road il n’y a presque plus un chat, à part les éboueurs qui ramassent les déchets du marché de cet après-midi.

            Nous nous frayons un chemin au bar en jouant des coudes et y trouvons une niche d’où observer les jeunes qui se ruent vers ce pub et d’autres du quartier. Fred et Jerry, clients réguliers des pubs du quartier depuis quelque vingt ans, n’ont jamais vu autant de monde. Ces toutes dernières années, de plus en plus de jeunes convergent sur ces pubs tout à fait ordinaires et vieillots qui n’ont ni juke-box, ni jeu de combat spatial, ni même des chips ou cacahuètes à grignoter. Le patron de Finch’s est irlandais, comme tout le personnel d’ailleurs. Les murs sont en acajou, les papiers-peints jaune nicotine. Pourtant, ce qu’on voit ici, ce sont pour la plupart des jeunes blancs d’une vingtaine d’années. Alors que les filles sont sophistiquées et font beaucoup d’effet tant elles sont bien habillées et coiffées, les garçons ne paient pas de mine. Du haut de nos quarante ans-et-plus, nous promenons notre regard sur la foule, se demandant ce que tout cela veut dire – le début de quelque chose peut-être ? – mais en même temps nous ricanons à l’idée que dans dix ans ils seront tous à la maison en train d’élever des enfants et essayant d’arrêter de fumer.

            Sur le chemin du retour, dans Porchester Road, Fred coupe le moteur de la Volvo devant la petite boutique où, dans un deux pièces au premier étage, il a grandi avec ses parents, ses deux frères et sa grand-mère. Au rez-de-chaussée se trouvait la laiterie d’où son père partait tous les matins faire sa tournée de livraison.

*suite à l’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990, des centaines de milliers de koweïtiens fuient leur pays.

dimanche 16 juin, Londres

            Me voici chez Dino, un café dans Kensington Church Street. Je viens de manger un sandwich au bacon avec mon expresso et, à l’instant, commande des œufs brouillés et un deuxième café. J’aurais pu opter finalement pour le breakfast complet. La serveuse apporte à une vieille dame une assiette chargée de champignons de Paris frits. Me promenant sur Campden Hill, j’ai décidé de faire un crochet pour voir si je ne pouvais pas identifier le local où se trouvait autrefois la boutique Biba. Je le trouve facilement et reste planté devant voulant me remettre en mémoire la fois où j’y suis allé, sans Laura, pour lui acheter une robe à fleurs bleue en tissu diaphane qu’elle allait porter à des boums estudiantines pendant tout l’été de 1969. 

            J’avais commencé ma flânerie sur Campden Hill par le Square, me demandant si j’allais peut-être apercevoir Harold Pinter* et, du coup, je me prends en flagrant délit de pèlerinage littéraire. Mais il n’y avait presque pas de signe de vie, à part quelques individus garant mal leur voiture et d’autres à pied allant jouer au tennis. Une sonnerie d’alarme s’est déclenchée sur une maison du Square qui aurait pu être celle de Pinter, dont je ne me rappelais plus le numéro. Que c’est verdoyant par ici – et si protégé ! Les habitants sont peut-être tous partis à l’étranger.

            Dans Holland Park pour la première fois de ma vie, j’étais étonné de trouver non pas un parc formel avec des pelouses bien tondues mais un terrain boisé avec des troncs d’arbre qui pourrissent et des pousses sauvages en profusion. Il a commencé à pleuvoir et j’ai fait une pause pour observer un groupe d’hommes pratiquant du t’ai chi, leurs bras balayant l’air du matin alors qu’ils pivotent au ralenti sur leurs talons. Sur un banc, sous le couvert d’un immense arbre où la lumière ne pénétrait guère, un homme noir habillé en costard lisait à haute voix ce qui me semblait être les dialogues d’une pièce de théâtre.

            J’ai marché ensuite tout le long de Landsdowne Road pour me rendre à Finch’s. Fred a raison : Landsdowne Road doit être une des rues résidentielles les plus agréables de Londres. Il n’y a pas un chat, que des oiseaux qui chantent et des écureuils à la recherche de noisettes qu’ils ont enterrées. Le cadre est si exclusif, si anglais, éloigné d’un monde-et-demi des endroits où vivent et peinent les gens ordinaires.

*Harold Pinter (1930-2008), dramaturge, habitait au N°52 avec son épouse Lady Antonia Fraser (1932- ), historienne.

lundi 24 juin, Paris

            La matinée passée à l’institut auditionnant des candidats bien médiocres. Beaucoup d’entre eux sortent le terme « paradoxe » en vous regardant intensément au cas où vous n’auriez pas pris note. Cette découverte de leur part que toute situation soit « paradoxale » semble constituer la plus récente notion intelligente à clipser dans leur discours. Parmi les candidats, les plus affligeants sont ces garçons de dix-neuf / vingt ans qui s’habillent en style « exécutif » sans doute parce qu’ils s’imaginent que le jury va percevoir en eux l’étoffe d’un cadre. Ces gosses-là ressemblent déjà aux cadres supérieurs licenciés qu’ils vont peut-être un jour devenir.

            Pendant une pause, je regarde longuement par la fenêtre de la salle d’entretien. Je vois le dernier pan de la façade d’un immeuble happé par les mâchoires de l’engin de démolition avant de s’écrouler. Du coup, se découvre la devanture semi-circulaire en métal et verre d’un atelier, un des derniers sans doute le long de cette partie du Canal Saint-Martin maintenant affectée aux immeubles d’habitation et de bureaux à l’architecture high-tech. De l’autre côté du canal, en haut d’un immeuble, sur un balcon, j’aperçois un homme – ou une femme – qui me fait penser au fumeur que j’étais. Moi aussi je fumais sur des balcons, fumais devant des fenêtres ouvertes, la fumée blanche de ma cigarette s’éloignant pour se fondre à un ciel blanc alors que silencieux je m’installais dans le rituel de brûler le tabac et le papier jusqu’au triste mégot. L’individu que j’aperçois et qui ressemble au moi qu’un autre aurait pu voir un après-midi d’été gris dans une ville européenne quelconque, porte en lui ou en elle une histoire personnelle autre que la mienne, un réservoir de souvenirs qui m’est totalement étranger, des douleurs et maux différents, une odeur corporelle différente ainsi que des raisons différentes d’être là, à ce moment-là, appuyé sur le garde-corps du balcon et fumant sa cigarette.

            De retour à la maison, j’ai bu une bière devant la télé. Le soir, après une journée passée à interviewer, je n’ai plus l’énergie pour faire grande chose d’autre. Il fait assez doux maintenant pour laisser la porte-fenêtre ouverte sur le balcon. Le ciel est cependant toujours blanc ou gris et il pleut souvent. L’invité au plateau de « Nulle part ailleurs » est Jeremy Irons. Il fume nerveusement pendant qu’Antoine de Caunes le présente, comme à son habitude, de manière provocante. Mais cette fois-ci en anglais avec un accent d’Inspecteur Clouseau très prononcé pendant que, tel un dément, il arrose le public de tranches de bacon, sachets de thé, livres de poche par Agatha Christie et préservatifs, leur rappelant avec mépris que les Français les dénomment capotes anglaises. Tout ceci rend Irons plus qu’un peu perplexe.

            L’émission était suivie d’une autre sur l’avenir de la télévision ainsi que sur les appareils qui nous permettront un jour d’explorer la réalité virtuelle. D’après les présentateurs, la génération qui a grandi avec le téléviseur et l’ordinateur sera parfaitement adaptée à l’environnement audio-visuel qui se prépare. Ce monde de masques-visières et d’extensions artificielles de nos sens m’effraie, tout comme la télévision a autrefois effrayé la génération précédente. Si ça « m’effraie » ce n’est pas tant que ça me paraît inhumain mais que je me vois devenir un has-been d’un monde ancien – un monde fondé sur l’expérience directe et les livres. Je vois tout avenir auquel je pourrais prétendre en tant qu’écrivain disparaître, car il n’y aura plus de livres. Je ferais mieux de me déplacer caméra vidéo à la main enregistrant mon journal sur vidéodisque au lieu d’écrire tous ces mots que plus personne n’aura la patience de lire. Toujours cette peur que je verrai la fin du livre de mon vivant. Et pourtant, au fond, j’ai toujours confiance dans la supériorité du mot sur l’image. 

billet précédent Mai 1991, suite le 15 juillet

Vous êtes nouveau lecteur ? Découvrez About, billets précédents, News ou encore la version originale en anglais

Archives: 1990

%d bloggers like this: