Mai 1991

mercredi 1 mai, Paris

            Encore un temps de chien : un vent du nord, un ciel gris et la pluie qui menace.

            Un parent éloigné m’a envoyé des documents concernant la famille – enfin, les gens qui portent le même nom. Il est peu regardant aussi sur l’orthographe, ce qui multiplie le nombre de signalements. Il m’informe qu’il a consulté les registres mormons, les listes de visites héraldiques ainsi que le catalogue de la Bibliographie nationale britannique sans parler de bibliothèques aussi éloignées que celle de l’Australie-Occidentale. Cette recherche apporte à son moulin une quantité phénoménale d’ancêtres potentiels. Il y en a des milliers et des milliers et il possède des listings avec leur nom et leurs dates. Je suis stupéfait qu’il y en ait tant. Mais cela m’attriste de penser à tous ces gens qui se sont débrouillés tant bien que mal jusqu’à leur dernier jour, ne laissant pour toute trace que ces données numériques. 

            Pour n’en prendre qu’un exemple, il y avait un certain Thomas of Rempstone, mon ancêtre direct et quasiment un exact contemporain de Pepys*. Garde-forestier dans le Nottinghamshire, il a dû passer de nombreuses années de sa longue vie (83 ans) à gérer la forêt de Charnwood, mais le seul document arrivé jusqu’à nous est son testament. Sa succession étant assez conséquente, ses héritiers en étaient sans doute contents, mais moi j’ai envie de savoir ceci : est-ce qu’il a tenu un journal ? Peu probable. Au mieux, un Livre de raison, pour y consigner ses transactions. Ah, si seulement il avait tenu un journal et que je sache un peu comment s’écoulaient pour lui les saisons dans le domaine forestier qu’il administrait alors qu’à Londres Pepys se divertissait quand il ne vaquait pas à ses occupations dans l’administration navale. 

*Thomas of Rempstone, 1628-1711. Samuel Pepys, 1633-1703.

mercredi 15 mai, Paris

            De la fenêtre du « Coucou » où je déjeune, j’aperçois Éric P. qui marche à vive allure et vêtu d’un blazer bleu nuit. Se rend-il à un mariage ? Il me paraît à la fois plus grand et plus élégant qu’en cours, très seizième, nullement fils de fermier. Tout à l’heure, alors qu’il me racontait ses vacances au ski dans les Alpes suisses, il m’est venu à l’esprit que je devrais prendre des notes sur toutes ces histoires et anecdotes narrées par mes élèves. Lui m’a appris beaucoup ce matin sur l’alpinisme : sur les refuges, l’équipement de premier secours et de sécurité dont il faut se munir, tel le bip qui vous permet d’être localisé au cas où vous seriez enseveli par une avalanche. Ensuite je l’ai encouragé à me poser des questions sur mes vacances à moi à la Tranche-sur-mer, ce qui lui a donné l’occasion de parler des moules qu’on y élève autour du Mont d’Aunis, qui devient lieu de pèlerinage à marée basse quand la baie est découverte. Des gaz d’échappement bleuâtres entrent par les portes ouvertes du café, ne tardant pas à irriter le fond de ma gorge, puis la paroi de mon estomac. Je vais changer de café car je suis en train de me faire empoisonner. 

            Essayant de retenir ma respiration tant l’odeur des émissions est âcre, je traverse l’Avenue de l’Opéra pour m’installer au « Royal Sologne ». Comment les gens qui respirent cela toute la journée peuvent-ils rester en vie ? Personne ne semble le moins du monde incommodé. Autour de moi dans le café, tout le monde fume, ce qui n’a pas l’air non plus de déranger qui que ce soit. J’aperçois par la fenêtre le sandwich bar d’en face. J’y mangerais sans doute un bien meilleur sandwich (ceux proposés par les cafés sont tellement banals et peu variés) – et de surcroît dans un espace non-fumeur. Tout de même un réflexe me porte toujours vers le café, pas le bar à sandwichs. En fréquenter un serait comme préférer le salon de thé au pub.

            Je sors d’un cinéma aux Halles me sentant irrémédiablement conventionnel après avoir vu The Doors d’Oliver Stone. Quand je réfléchis à ma façon de m’habiller, à ma façon d’être, il me semble que toute étincelle d’âme bohème qui aurait existé en moi est depuis longtemps éteinte. N’ayant pas voulu voir le film parce que persuadé qu’il allait être exécrable, j’en sors enchanté. L’acteur qui incarne Jim Morrison [Val Kilmer] devient Morrison – et même, il évolue physiquement tout au long du film. Et c’est bien cette correspondance parfaite entre acteur et sujet incarné qui en fait un film remarquable ? C’est comme si vous veniez de regarder Morrison lui-même jouer dans un film sur sa vie. J’en sors jetant un regard méprisant sur les rues de mon quartier bourgeois, me demandant si ce n’est pas vrai ce qu’on dit – et que depuis quelque temps déjà j’appréhende – que la roue a tourné et que quelque chose de l’ordre des sixties se trame. 

            Madonna arrive à Cannes et Édith Cresson à Matignon. Un premier ministre sexy ! Enfin, moi je la trouve sexy. Au journal télévisé de la BBC, on la présente comme si c’était la « dame de fer » française. Tout, dans leur reportage de trois minutes, oriente le téléspectateur vers cette conclusion. Par exemple, ils ont choisi dans les archives une séquence où on la voit entourée de soldats pendant un défilé et interrogent un sénateur qui la décrit comme « très autoritaire » et la compare à Margaret Thatcher – comme on le lui a sans doute soufflé. Mais on nous montre aussi une Édith coquette, laissant entrevoir ses cuisses lorsqu’elle descend de la limousine officielle, rejetant ses boucles en arrière et lançant un sourire sexy aux journalistes qui la poursuivent alors qu’elle monte les marches du Palais de l’Élysée.

jeudi 28 mai, Paris

            Des cours à la banque, toute la journée. À midi, je romps enfin avec mon habitude de déjeuner au café pour aller au bar à sandwich en face du « Royal Sologne » dans la rue des Petits-Champs. Il est loin de proposer la variété de sandwichs que l’on trouverait à New-York ou même à Londres, en fait le choix y est à peine plus attrayant que dans la plupart des cafés. En revanche, à l’étage ils ont une salle calme et non-fumeur où je m’installe devant la fenêtre semi-circulaire qui donne sur la rue et ouvre Livret de famille de Modiano. Sous l’influence de son sens du détail, de son don pour évoquer des quartiers entiers de Paris en un ou deux traits finement observés, je me suis mis à prendre des notes très factuelles sur ce je voyais de ma situation perchée. Ce qui m’amenait à enregistrer les détails les plus communs des façades de l’autre côté de la rue telles les affichettes pour cours d’arts martiaux collées aux descentes de gouttières, la banne orange d’un café sponsorisée par Mützig, le tarif des consommations orange-et-blanc en carton plastifié accroché à une ventouse sur la vitre de la porte d’entrée. Voici le genre de choses trop ordinaires, trop banales pour mériter commentaire, ces caractéristiques d’un décor urbain que nous remarquons à peine. Mais dans vingt, trente ans, il y aura d’autres sortes d’affiche – collées ou non aux descentes de gouttières – les cafés auront des auvents de couleurs différentes, des noms différents, un style différent, et leurs tarifs seront affichés autrement. Quand ce temps arrivera ce genre de détail banal évoquera sans doute pour ceux qui connaissent le Paris d’aujourd’hui, des cafés et peut-être des rues entières. Je soupçonne Modiano de tenir des fiches bristol où il note des observations de la sorte. Me traverse alors l’esprit l’idée de commencer une collection d’instantanés de ce type, mais je ne suis pas un homme à fiches, n’en ayant pas la patience. J’ai plutôt tendance à passer sur les détails.

            Ma fascination pour la prose de Modiano était sur le déclin, mais là il m’enchante à nouveau avec ce récit autobiographique. S’apercevant que l’appartement où il a vécu pendant son enfance est à louer, il prend rendez-vous pour en faire la visite. L’agent qui l’accompagne le laisse seul dans l’appartement pour aller chercher quelque chose qu’il aurait oublié. Modiano en profite pour aller d’une pièce à une autre recréant dans sa tête l’appartement tel qu’il fut. Il regarde par la fenêtre qui donne sur le jardin du Vert-Galant (nous sommes quai Conti) et y revoit la foule dense attirée par un bal musette improvisé pour fêter la Libération. Il imagine la scène à travers les yeux de sa mère, elle lourdement enceinte qui regarde dehors, lui dans son ventre à deux mois de voir le jour. Ce que j’aime chez Modiano c’est son dévouement tenace à ce qui a disparu.

Le jardin du Vert-Galant vu du quai Conti

billet précédent Avril 1991, suite le 15 juin quand Paris Diaries retourne à Londres.

Enfin rajoutée, la photo pour Avril 1990 – voir l’entrée du 30 avril

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