Février 1991

vendredi 1 février, Paris

J’écris avec Emma sur mes genoux tandis qu’elle dispose ses personnages Duplo tout autour de mon clavier. Je me réfère aux notes prises ce matin au café « La Nouvelle France » de la rue La Fayette. Attablé à sa terrasse, il y a soixante-cinq ans, se trouvait André Breton envoûté par Nadja. S’il avait pu s’arracher à la contemplation de la jeune femme, il aurait peut-être remarqué, de l’autre côté de la rue, l’entrée du numéro 91 où deux cariatides, les yeux fermés, les seins nus sur leurs bras croisés, soutiennent le balcon du deuxième étage. Sous lequel on pouvait voir ce matin un artisan en salopette blanche travailler à la restauration des grandes portes en bois ornées de visages sculptés.

          Je venais de descendre la rue La Fayette depuis le Boulevard Magenta vers lequel Nadja se dirigeait lorsque Breton, sortant de la libraire de L’Humanité, l’accosta sur le trottoir. Dans la vitrine, aujourd’hui au numéro 120 de la rue, il y a des affiches anti-guerre. 

          Après avoir déjeuné au café, ressentant maintenant le froid (la température a chuté de quelques degrés depuis tout à l’heure), je continue à descendre la rue La Fayette jusqu’aux grands boulevards pour faire cours à mes secrétaires pendant leur pause-déjeuner. Elles se pointent toutes régulièrement maintenant, mon cours ne doit donc pas être aussi catastrophique que ça. 

          C’est un de ces jours où mon sourire attire l’attention, où les yeux des passantes croisent les miens. À ma banque, où deux des employées rivalisent pour s’occuper de moi, je déploie mon charme pour obtenir une autorisation de découvert. Dans la foulée, je décide de retourner voir l’exposition au musée municipal de Saint-Cloud avant d’aller chercher les enfants à l’école. Je commence par revoir la présentation des images de Saint-Cloud et ses environs au dix-huitième siècle. Je suis seul dans la salle à les regarder. Mais non, je me rends compte aussitôt de la présence d’une belle femme qui étudie très attentivement un panneau de notes explicatives. Dans la rotonde, au pied de l’escalier qui monte à l’étage, je me retrouve face-à-face avec elle, le seul autre visiteur. Elle s’attarde à contempler le motif du carrelage à nos pieds afin de ne pas avoir à monter l’escalier en même temps que moi. Malgré mon envie de ne revoir qu’une seule des photographies de l’exposition, celle de la danseuse nue drapée de guirlandes de roses prise dans son jardin, je refais tout le parcours juste pour revivre mon émerveillement quand je l’ai vue la première fois*. Désirant partager ma surprise avec l’autre visiteuse, en faisant le tour de la salle, je prépare la remarque que je vais lui faire sur l’absence de sujets humains sur les photos … sauf … et ici j’indiquerais de la tête celle qui a pour sujet la danseuse nue. Pour l’instant l’attention de la belle femme semble être absorbée par les plans architecturaux. J’aperçois dans la vitrine où ils sont exposés le reflet de son rouge à lèvres vif.

          Lorsque subitement elle traverse la salle en ma direction, je me trouvais juste à côté de la photo. C’est le moment ! Je n’ai pas plus de trente secondes pour saisir l’occasion. Mais l’observation que j’avais préparée me reste dans la gorge alors qu’elle, d’un pas décidé, quitte la salle et traverse le palier vers une autre section du musée. Je fixe sans la voir une autre photo qui n’a aucun intérêt puis, précipitamment, rejoins le rez-de-chaussée par l’escalier principal. Sidéré par mon échec, mon état d’esprit a complètement changé. J’ai pensé immédiatement à Breton qui disait qu’il ne faut pas avoir peur de saisir le moment juste pour agir, qu’il n’y a rien à perdre. Je suis très déçu maintenant de ne pas avoir réussi à terminer la journée, à l’instar de Breton, en prenant le risque d’entrer en contact avec une inconnue. 

          Et, rentrant à la maison avec les enfants, il m’est venu à l’esprit que tenir le journal pourrait m’inciter à prendre ce genre de risque – afin d’avoir quelque chose de plus intéressant à y raconter.

*le 18 janvier

mardi 5 février, Paris

          En me réveillant ce matin, il m’est apparu clairement que je tiens un journal parce que j’ai peur de la mort. Je me voyais passer une partie importante de ma vie à fabriquer un antidote à cette peur, construisant patiemment mon barrage contre l’inéluctable. Mon entreprise me semblait futile et l’idée m’est venue que dans l’acte d’enregistrer ce que je fais, je dis non à l’imagination, non à la vie.

          Je crois que je n’ai jamais vu si peu de monde dans les rues, les magasins et les cafés de Paris. Trois raisons à cela : premièrement, alors qu’il fait beau et ensoleillé, les températures sont bien en dessous de zéro. Deuxièmement, les gens ne viennent plus en ville par peur d’attentats à la bombe et enfin, il n’y a pas de touristes à cause de la guerre. De toute façon, il n’y a pas plus hors saison que la première semaine de février ! Pour réduire le risque d’attaques terroristes, on a enlevé les poubelles de rue et surtout dans le métro, mais les gens continuent à jeter par terre là où étaient les poubelles. Résultat : les couloirs souterrains sont déserts et sales. Il n’y a pas de joie cette année : les gens ne sortent pas, ils n’achètent rien. Les magasins font tous des soldes mais n’ont pas de clients. C’est la récession, on n’est sûr de rien – et on est en alerte.

jeudi 7 février, Paris

          Ça caille ce matin, moins 12, moins 13. Je vais à la gym, faisant mes exercices avec moins de plaisir et de détermination que d’habitude, puis retour à la maison où je prépare une séquence vidéo pour le cours d’aujourd’hui. Ce nouvel emploi du temps moins chargé fait que je prépare plus consciencieusement. J’aurais dû consacrer les 45 minutes à ma disposition à l’écriture de mon journal. Je suis allé donner deux cours à la banque, puis suis allé acheter une paire de chaussures en cuir marron que je n’ai pas les moyens de m’offrir – mais dont j’ai besoin.

          Un obus tiré d’un mortier a atterri dans le jardin du 10 Downing Street pendant le Conseil des Ministres. Il y a donc un jardin à l’arrière, je l’ignorais. On aurait aimé qu’ils nous le montrent en photo pour voir à quoi il ressemble. Au fait, à quoi ressemble l’intérieur du N°10 ? Alors que les caméras sont maintenant partout – il y en avait même sur place pour filmer l’explosion – il existe encore des endroits dont nous n’avons pas la moindre image. 

          Un de mes étudiants m’a demandé la différence entre les bulletins d’information en France et en Angleterre. Je lui réponds qu’elle se trouve essentiellement dans le degré de neutralité de la présentation. Dans le journal télévisé ce soir il y avait un bon exemple de l’irresponsabilité éditoriale des salles de rédaction françaises. Faisant un rapprochement entre l’explosion de l’obus à Londres et la menace d’attaques terroristes contre la coalition internationale, le présentateur dit : « Entre l’IRA et l’Irak, il n’y a qu’une petite lettre ».

jeudi 14 février, Paris

          Me trouvant plus en forme à la gym ce matin, je suis resté une heure entière à m’entraîner. Aux deux hôtesses d’Air France qui viennent pour bavarder pendant qu’elles pédalent sur les vélos d’exercice, je parle des cartes de la Saint-Valentin et des messages romantiques qui sont publiés ce jour dans les quotidiens anglais. Comme beaucoup, elles trouvent l’idée épatante. Mais la Saint-Valentin n’est toujours pas très suivie en France malgré sa réputation de pays de l’amour. 

          Un cours seulement aujourd’hui, et à l’heure du déjeuner. Ensuite, au Forum des Halles voir Pretty Woman. Tous les cinémas proposent des tarifs attractifs car les salles sont désertées par peur d’attentats à la bombe. Le film m’a beaucoup plu. Je me suis laissé emporter. Lorsque mes conduits lacrymaux se sont activés, je me suis rendu compte à quel point j’étais en train de m’identifier aux personnages. L’efficacité des déclencheurs d’émotion dans les films m’étonne toujours. Ne pleure-t-on pas tous au cinéma ? Qu’est-ce qu’il y a dans notre histoire collective qui nous touche au plus profond ? Je suis toujours gêné d’avoir les larmes aux yeux pendant un film. Je fais de mon mieux pour ne pas sangloter, pour qu’on ne voie pas mes yeux humides lorsque, à la fin, les lumières reviennent dans la salle. C’est dans cette lutte pour revenir à un état de détachement que je me rends compte de la puissance de mon identification et réalise à quel point la séquence qui m’a fait pleurer est absurdement artificielle et cinématographique. À de tels moments, je reproche au réalisateur et en même temps l’admire d’avoir joué avec mes émotions primitives.

          Pretty Woman fait penser à Pygmalion [de G B Shaw] sauf que tout ce que la fille des rues [Julia Roberts] a besoin de faire pour passer dans les meilleurs cercles à Los Angeles c’est porter la tenue adéquate. Le langage et l’accent ne lui posent aucun problème car, à force de regarder des films à la télévision, elle sait très bien parler comme il faut. Toute comme pour Eliza, cependant, dans le feu de l’action, la langue vulgaire reprend le dessus. À l’opéra en compagnie de Richard Gere (son Professor Higgins en quelque sorte), sous le coup de l’émotion, elle répond à l’enthousiasme de la grande dame assise dans la loge voisine : « Adoré ? j’ai presque fait pipi dans ma culotte ! » [« almost pissed my pants »]. Gere essaie de sauver la situation en expliquant à la dame perplexe que sa compagne faisait allusion à The Pirates of Penzance*. Rapidement, je jette un coup d’œil aux sous-titres : ils l’ont traduit par Œdipe à Colonne. Pas mal du tout parce qu’on y entend presque « pipi » et « collants ». Toujours est-il que je suis le seul spectateur à m’esclaffer.

          J’ai commencé le Paris Journal de David Gascoyne en partie parce que c’est le journal parisien d’un anglais (il doit en exister des centaines), mais surtout parce qu’il a connu Breton … et Breton me tient à cœur en ce moment à cause de Nadja. Et qu’est-ce que j’y trouve à la date du 25 septembre 1936 ? Une allusion au roman Nadja, bien sûr. L’écriture de Gascoyne est d’une maturité remarquable pour le jeune de vingt ans qu’il était alors. À cet âge-là je n’écrivais que des conneries. L’observation que je trouve la plus remarquable est celle qu’il fait du haut de Parliament Hill, observant à ces pieds Londres qui « s’étend sous la brume et la fumée » Il écrit : « Quel spectacle à fendre le cœur, depuis ces hauteurs, que celui qui s’offrira aux regards, une nuit, bientôt, quand les escadrons de l’ennemi, noircissant le ciel, feront pleuvoir sur tous ces toits leur feu destructeur ! ». Il écrit ceci en octobre 1936 !

*opéra-comique très connu de W S Gilbert et A Sullivan

lundi 18 février, Canterbury

          Toutes les gares de Londres sont fermées ce matin après l’explosion de bombes à celles de Paddington et de Victoria. Il y a des morts et des blessés.

          Jimmy a demandé à son Grandad de lui fabriquer un poignard en bois selon ses propres spécifications. Aussitôt fait, il le peint en quatre ou cinq couleurs différentes. Nous sommes allés à la librairie de l’université où une vendeuse a été très attentionnée avec Jimmy et l’a aidé à choisir un livre. Ensuite je lui demande un renseignement et, avec beaucoup de patience, elle a cherché sur ses microfiches. Je faisais durer ses recherches aussi longtemps que possible, non pas parce qu’elle était agréable à regarder mais parce que sa manière d’être et sa voix m’envoutaient. Près d’elle, l’écoutant attentivement, je suis entré en transe, dans un état rare de sérénité et d’harmonie où le timbre de sa voix semblait pénétrer chaque cellule de mon corps.

          J’ai vu des étudiants dans les allées du campus qui me rappelaient tout à fait ceux de l’époque où j’en étais un. Et puis, sur le patio devant le théâtre Gulbenkian, je regarde un groupe construisant des décors pour une pièce de théâtre. Je prends alors vivement conscience que je ne suis plus jeune, que je suis entré dans l’âge mûr.

          Nous sommes repartis par le sentier qui traverse le bois aux arbres nus sur un flanc de la colline. Saisi d’une nostalgie éperdue, je me revoyais monter par ce même sentier derrière Laura en juillet 1969. Bien devant, tout d’un coup, coquine, elle soulève sa mini-jupe psychédélique pour me montrer ses fesses nues. Il commençait à y avoir de la boue quand on s’est approchés du ruisseau en pleine crue à cause de la neige fondue. Deux hommes vêtus de cuir se sont redressés dans l’herbe haute et se sont éloignés par le bord du champ. L’un deux était coiffé d’une casquette en cuir noir, à la Joe Orton*. Tout au long du ruisseau, de grands arbres déracinés pendant les tempêtes d’octobre dernier étaient couchés en travers des deux bords.

          Sur le chemin du retour, en passant par les agrès du terrain de jeu, je regardais attentivement la façon dont les champs étaient délimités par des haies et des bois et la façon dont la lumière les éclairait. La lumière d’aujourd’hui déclenche en moi un amalgame de souvenirs indistincts. J’ai vu ce paysage sous toutes les lumières imaginables. Regardant la lumière d’aujourd’hui éclairer ces champs qui n’ont jamais changé, je me suis demandé si je serais prêt à combattre pour les défendre. De même pour ce village, ce pays où la lumière est si spéciale car gravée en moi. A priori, sans doute, mais je me suis gardé de répondre à ma propre question.

*couvre-chef que porte l’acteur qui incarne le dramaturge dans le biopic de Stephen Frears, Prick Up Your Ears (1987) 

mercredi 20 février, Canterbury

          En début d’après-midi, Jimmy et moi avons pris le train pour Londres, nos sacs bourrés à craquer de choses et d’autres que ma mère nous a données. Comme d’habitude, je culpabilise de ne pas lui montrer ma reconnaissance. Notre train crasseux, hoquetant et grinçant traverse les banlieues crasseuses du sud-est. La gare de London Bridge a été ravalée mais m’apparaît toujours aussi sombre et noire de suie qu’à l’époque où j’y attendais un train tous les jours de la semaine après le travail. Est-ce tout seulement parce que nous sommes en février que Londres et ses habitants me paraissent si mornes ? Dans le métro, les gens rentrant de leur travail en costume-cravate ou manteau chic, avec leur coupe de cheveux mode, ont l’air d’être déguisés. Comme si on avait réussi à leur faire croire que pour jouer le rôle, il suffit d’en porter l’habit. Aujourd’hui personne n’est dupe : ces vêtements qu’ils portent ne sont que des signes extérieurs de richesse. Oui, les yuppies ont perdu leur éclat, la récession a frappé : « C’est officiel » crient les journaux, « le Royaume-Uni atteint la croissance zéro ». Pendant ce temps, dans le Golfe, les Troupes Alliées « tirent fort sur leur laisse » pressées « d’en finir avec la machine de guerre iraquienne ». Pour l’instant, on continue de les « ramollir » en larguant des milliers de bombes chaque jour sur les positions iraquiennes. Saddam Hussein inquiète par son silence et le monde est suspendu à sa réaction : capitulation ou défiance ? 

           De retour chez Fred, pendant que Jane fait manger les enfants, nous comme deux machos, on s’éclipse pour aller boire un coup. Nous nous rendons au Warrington Hotel sur Sutherland Avenue et je m’envoie plusieurs pintes de « Ruddles’ County » sans le moindre effet indésirable.

le 16 janvier, 2021. RIP.

vendredi 22 février, Londres

            Nous sommes allés à Portobello Fred et moi, pour y retrouver Jerry et boire en sa compagnie. Lorsqu’on en fut à notre ultime pinte au Warwick Castle, l’après-midi était déjà bien avancé. Derrière le bar, une affiche pour le film I Hired a Contract Killer avec Jean-Pierre Léaud dans le rôle principal. La première a lieu tout près d’ici à L’Electric. Il a été tourné à Portobello Road, surtout dans et autour du Warwick Castle. Jerry, véritable mine d’informations frivoles, nous indiquait du doigt les lieux du tournage.

            Le barman irlandais, trente ans, en paraissait soixante. A quatre heures de l’après-midi, avec peu de clients à servir, il avait le temps de tracer un trèfle dans la mousse des pintes de Guinness avec les dernières gouttes du robinet. Jerry nous dit que, demain, il va peut-être rencontrer Brian Keenan*. Celui-ci a exprimé le désir de visiter Portobello Road. Jerry nous faire rire en disant qu’il s’inquiète un peu d’y aller avec sa femme depuis que Keenan s’est vanté, après sa libération, de vouloir coucher avec toutes les femmes qu’il rencontrerait. Il nous dit que l’ex-otage, qui séjourne au Dorchester**, est devenu bien susceptible. Il aurait refusé le champagne parce qu’il n’était pas assez frais.

            Autour de nous, on parle des projets de rénovation du quartier : la piétonisation de Portobello Road, un règlement plus strict des étals de son marché – bref, en faire un attrape-touriste, comme autrefois Carnaby Street. Autrement dit, annoncer sa mort. La mort de quoi ? D’une rue, une vraie, avec une vraie communauté de quartier, qui évolue à son rythme, de manière aléatoire mais tout en imprimant sur les environs sa propre personnalité distincte. J’ai englouti cinq pintes de bitter. J’aurais pu continuer tout l’après-midi. 

            Après avoir dîné à la maison, nous sommes ressortis boire à nouveau, cette fois vers Little Venice à Bristol Gardens. Voici un autre endroit qui ne survivra pas longtemps : un pub irlandais se cramponnant avec ténacité dans un quartier qui n’est plus irlandais. Là on est tombés sur quelques copains d’enfance et de foot de Fred. Ça parlait foot. Il paraît que les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas les techniques pour bien jouer, ils n’ont pas « la niaque », ce sont des « gonzesses ». À l’école, on ne les pousse pas à faire du foot et de toute façon, il n’y plus personne pour passer des heures à les coacher, comme c’était le cas autrefois. Tous parlaient du bon vieux temps, de leur école, des personnalités locales et des mères irlandaises. Moi, je ne pouvais qu’écouter. Voici donc une autre communauté qui se désagrège, ces hommes venant de leur banlieue pour conserver la flamme de la camaraderie dans les lieux qu’ils fréquentaient jadis. Encore deux pintes en plus des cinq bues plus tôt, et sans aucune espèce de conséquence désagréable.

*Brian Keenan (1950-), écrivain nord-irlandais, tenu otage à Beyrouth de 1986 à 1990. **un des hôtels 5 étoiles les plus luxueux de Londres.

dimanche 24 février, Paris

          Pepys vient de fêter ses vingt-huit ans. Pour moi, c’est le meilleur âge qui soit. N’ayant jamais assisté à une pièce de théâtre de sa vie (les théâtres sont fermés avant son dixième anniversaire)*, maintenant il va en voir comme si sa vie en dépendait. Il est au théâtre plusieurs fois par semaine, une assiduité que je n’ai jamais atteint malgré mon enthousiasme pour la scène. Or, il y retourne encore et encore voir la même pièce. Mais pas pour assister à ce que, aujourd’hui, nous considérons comme des classiques, comme The Changeling, ou « Le Maure de Venise » (mieux connu sous le titre Othello). Non, ce qu’il aime surtout ce sont des pièces qui ont échoué, on ne sait trop comment, à perdurer, telles The Bondman de Massinger, ou The Mayd in the Mill de Beaumont et Fletcher. Ce serait vraiment trop facile de se moquer après coup des goûts du spectateur Pepys. En tous cas, il n’aurait pas du tout partagé les goûts des toutes dernières générations de professeurs de Littérature anglaise à l’université. Je suis tenté d’écrire au théâtre du Globe pour leur suggérer de mettre en scène par exemple, The adventures of five hours de Sir Samuel Tuke – et en plein jour, naturellement – pour que les amateurs de théâtre puissent confronter les œuvres de Shakespeare à quelques-uns des succès populaires de son époque.

          Les diaristes sont peut-être plus enclins que la plupart des gens à vouloir créer leurs propres anniversaires. Ce n’est pas tant le jour de sa naissance que Pepys fête, mais celui où « on m’a taillé de la pierre », sa façon familière de se référer à la lithotomie à laquelle il a eu la chance de survivre. Comment s’étonner qu’il voulût marquer l’événement et remercier Dieu d’être sorti indemne d’une intervention réalisée par des chirurgiens n’ayant que des connaissances rudimentaires de l’anesthésie et de l’antisepsie**. L’anniversaire spéciale que moi je marque est le 15 septembre, jour où je me suis enfin abstenu d’un vice qui commençait seulement à se répandre à l’époque de Pepys. Chaque année qui passe, pour commémorer le moment miraculeux où je suis passé du jour au lendemain de plus de 20 cigarettes par jour à zéro, j’ouvre une bouteille de champagne et j’invite quiconque se trouve dans les parages à la boire avec moi.

          Ma seule addiction maintenant, c’est l’écriture de mon journal. Mais cette habitude que je partage avec Pepys et des millions d’autres personnes, est-elle un vice ? Est-ce une activité anormale, répréhensible, subversive, malsaine, suspecte – voire dangereuse ? Ou bien est-elle constructive, créatrice, thérapeutique, philanthropique – bref, une belle façon d’occuper son temps ? Ce sont les non-diaristes qui semblent connaître les réponses à ces questions. Quant aux diaristes eux-mêmes, ils ne savent jamais s’ils doivent considérer cette habitude quotidienne qui est la leur, comme bonne ou comme mauvaise.

* Après la restauration de la monarchie en 1660, les théâtres, fermés depuis 1642, rouvrent leurs portes.

**le 26 mars 1660 dans le Journal de Samuel Pepys, Mercure de France. En anglais, Diary of Samuel Pepys, March 26, 1660

billet précédent Janvier 1990, suite le 15 mars

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