Janvier 1991

mardi 8 janvier, Paris

          Demain enfin Américains et Irakiens entament des « discussions » à Genève, quoique personne ne s’attende à ce qu’elles durent très longtemps. Une guerre semble inévitable. Si on refuse de mettre les choses sur la table, l’issue ne peut être qu’une confrontation.

          Car c’est bien vers ça qu’on glisse, sans pouvoir rien y faire … même si on peut toujours « discuter ». Dans cette réticence, ce refus en fait de mettre des mots sur les causes véritables du conflit et ainsi de les reconnaître, se tapit le désir de partir en guerre. Et j’ai peur de cette guerre qui vient (bien sûr pas autant que les pauvres types dans leur tranchée-abri dans le désert) mais en même temps, secrètement je la souhaite un peu, pour savoir ce que ça veut dire d’être un pays en guerre. Je crois qu’en août 1939, les gens ont dû ressentir la même force d’attraction fatale et l’horreur que fut la déclaration de la guerre ce dimanche dont tous se souviennent, ils l’avaient au fond désirée. Je comprends aussi que nous aurions tort de les accuser de n’avoir rien fait pour l’arrêter. C’était une guerre inévitable, peut-être comme celle qui nous attend aujourd’hui. Même la conjoncture économique, avec la récession que nous subissons, c’est un classique du genre. Je me demande aussi, maintenant que le titre de ce film récent Fatal Attraction* surgit sur ma page, s’il ne révèle pas – comme d’autres films récents peut-être – notre désir collectif pour ce conflit-ci (même s’il s’agit là, en filigrane, de la guerre commerciale avec le Japon). Enfin, n’est-il pas extraordinaire qu’un des plus grands succès au box-office de ces dernières années soit Bagdad Café ? Un film, à première vue, sur la réconciliation entre adversaires de la dernière guerre (allemand et américain), mais ne pourrait-on y voir aussi la fin de la guerre froide comme une trêve, pour mieux s’en prendre à un nouvel ennemi : l’Iraq ? 

*titre français : Liaison fatale

dimanche 13 janvier, Paris

          Je me réveille d’un rêve où j’étais le seul interlocuteur admis par Saddam Hussein. Parce qu’il y avait entre lui et moi une certaine complicité, on m’a désigné pour mener des pourparlers. Dans le rêve, c’était un type plutôt sympa : calme, sensible, spirituel.

          Voyant de ma fenêtre les voitures garées sur le boulevard – si bien alignées, si rutilantes – je me demande combien de temps peut durer encore cet abondant état de grâce que nous vivons. D’ici une semaine, on sera en guerre. Maintenant c’est quasiment certain. Et si on la perd cette guerre … et si se met en branle le processus de notre domination par le monde arabe ? Combien de temps faudrait-il avant que ce pays, ce boulevard ne porte l’empreinte d’un autre peuple, une autre culture, un autre dieu ? Toute cette technologie dont nous disposons, nous protégera-t-elle ? Nous rend-t-elle invincibles ou bien simplement aveugles à notre vulnérabilité ?  

          Il faisait froid au parc, j’avais les mains gelées. Pourtant les bourgeons commencent à sortir. Plus de cinq ans maintenant que je viens dans ce parc. Je ne l’aime pas beaucoup, il n’y a pas grand-chose à dire en sa faveur. J’aimerais vivre ailleurs, fréquenter un autre parc, vivre un état de grâce différent.

vendredi 18 février, Paris

          Avant d’aller chercher les enfants à l’école, je suis entré pour une visite rapide au musée municipal, juste en face. J’avais envie de voir l’exposition de photos de la Maison Brunet, qui abrite maintenant ce musée. Dans les années trente, c’était une maison privée et les photographies en couleur de l’époque montrent à quoi ressemblait l’intérieur comme l’extérieur. Grâce au travail de restauration sur le bâtiment et son jardin, le visiteur peut facilement se repérer et se représenter, telles qu’elles étaient autrefois, les pièces spacieuses où ces images sont exposées : ameublement dense mais confortable, vues splendides des fenêtres jusqu’à un pavillon, une statue, un bassin.

          Mais pas le moindre personnage sur aucune des photos de ce palais d’homme riche. Palais de femme riche plutôt, l’homme riche trop occupé à s’enrichir pour y passer beaucoup de temps. Il me fallait un effort d’imagination pour visualiser des personnes assises sur les chaises amples et bien astiquées mais vacantes ou pour me représenter ceux qui dînaient à cette table ronde dans cette salle-à-manger ronde avec ses colonnes qui s’élancent pour soutenir, tout là-haut, une verrière. Je ne pouvais imaginer attablés dans une telle pièce que des êtres aux qualités exceptionnelles, des gens riches de leurs expériences qui auraient accompli des choses difficiles dans des circonstances hasardeuses, le genre d’individus (je ne sais pas pourquoi je dis cela) qui n’existent plus.

          Et puis, me dirigeant vers la sortie, j’aperçus, accrochée au dos d’un des panneaux, une photographie qui donnait de la Maison Brunet inhabitée une toute autre image. Y figurait, incroyablement, une femme nue dans le crépuscule du jardin, prenant une pose : une guirlande de roses drapée de son bras relevé à ses cuisses charnues. La légende : ‘The Dancer’. Ses lèvres dessinent un sourire évoquant des désirs charnels sans complexe. Et du coup, ces pièces sans vie et ce jardin aménagé dans les photographies deviennent scènes d’orgies et de sexe, et je pouvais soupçonner Madame de s’être follement bien amusée pendant que Monsieur s’occupait à amasser sa fortune. Ce cliché singulier, comme un lapsus, aurait été sa façon à elle de laisser une trace de la vérité sur ce qui se passait en réalité dans sa maison idéale.

            M’éloignant par le sentier municipal qui traverse le jardin où autrefois la danseuse exhibait ses cuisses généreuses, je pensai à la vieille dame frêle qu’elle est peut-être devenue, sans doute morte aujourd’hui et squelette dans un cimetière.

mardi 22 janvier, Paris

          La guerre commence à paraître beaucoup plus compliquée que les Américains, dans un premier temps, ne nous l’ont fait croire. En l’espace de quelques jours seulement, les gens ont redécouvert le cirque que les médias sont capables de monter à partir même des événements les plus graves. On redécouvre aussi que la guerre est sale et que personne ne sait réellement ce qui s’y passe car tout est censuré. On nous a dit que cette guerre serait la première diffusée en direct à la télé, mais en réalité c’est tout à fait le contraire. On nous montre peu d’images et pratiquement rien n’est proposé en spectacle, si ce n’est le spectacle de journalistes et reporters s’acharnant à combler le manque d’images par du blablabla, de la conjecture et du vent qu’ils façonnent à partir des quelques événements signalés et du peu d’information (fortement censurée) divulguée par le Pentagone, ou d’autres sources officielles et militaires. En quelques jours seulement, CNN est passé de commentaires improvisés par des envoyés spéciaux en masque à gaz dans la salle de rédaction à Tel Aviv pendant une alerte missile, à un correspondant demandant au censeur qui l’accompagne ce qu’il est autorisé à dire sur les images que nous voyons à l’écran. Devant une séquence montrant en direct des gens que l’on extirpe des décombres d’immeubles d’habitation et que l’on porte vers les ambulances en attente, le reporter demande au censeur s’il est autorisé à informer Atlanta que l’attaque a eu lieu dans un quartier résidentiel. Oui, il peut, mais il n’a pas le droit de donner une estimation du nombre de victimes.

lundi 28 janvier, Paris

            Une fois le petit-déjeuner des enfants achevé, leur panier-repas préparé, leur visage débarbouillé, leurs cheveux brossés, leurs dents lavées, leurs granules homéopathiques avalés, quand ils sont habillés et chaussés, ont mis leurs manteaux et leurs cagoules et que j’ai emmené l’un à l’école, l’autre à la crèche et que je suis rentré et que les affaires du petit-déjeuner sont rangées, les lits faits, les rideaux tirés, les jouets rangés dans la chambre des enfants, et que je suis lavé et rasé, je peux enfin m’asseoir, allumer l’ordinateur et attaquer le roman. Miraculeusement, j’ai une matinée à lui consacrer. Sans tergiverser, allant droit au but, je fais passer le narrateur de la première à la troisième personne, plus ironique, plus détachée et moins compromettante. Ce processus me plaît et le résultat me satisfait … pour l’instant. Je me méfie cependant, car jusqu’à présent les commencements me satisfont toujours.

mercredi 30 janvier, Paris

          J’ai regardé un documentaire sur le Blitz à Londres. Malgré tout ce que j’avais déjà vu ou lu sur le sujet, l’ampleur et la régularité des bombardements m’ont quand même laissé pantois. Extraordinaire, cette capacité des gens à s’adapter au danger, à la destruction de leur ville, à leurs immeubles en flammes, aux décombres. 30.000 morts ! Les tirs de missiles Scud sur Israël ont l’air d’un jeu de puces, par comparaison. Je suis fasciné par ce monde de moins d’une décennie avant ma naissance, j’ai l’impression de connaître ceux qui l’ont habité et je n’ai aucun mal à me retrouver dans leur vie en temps de paix. En revanche, comment ils ont vécu la guerre, je ne peux pas le concevoir.

          Une évidence s’impose déjà à moi, avec cette nouvelle guerre, c’est que, alors qu’en temps de paix les victimes civiles d’accidents sont scrupuleusement comptées et recomptées et qu’on déplore les pertes humaines, en temps de guerre les morts vont de soi, et personne ne semble trop se soucier d’en tenir le décompte. En temps de guerre, ce que vous lisez au détour d’un court paragraphe de dépêche aurait fait la une en temps de paix. Par exemple, depuis des jours et des jours maintenant, des B52 bombardent les positions des troupes iraquiennes, en toute impunité. Ça doit sacrément coûter en nombre de vies, mais ce n’est qu’une parenthèse dans les reportages.

billet précédent Décembre 1990, suite le 15 février

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