Décembre 1990

lundi 10 décembre, Paris

          Je ne me sens pas bien du tout ce matin. J’ai mal à la tête, je suis fébrile, presque aphone. Le temps est glacial et lorsque j’arrive en cours, il commence à neiger. Il neige toute la journée et avant le soir les rues et les voitures sont recouvertes d’une couche épaisse. Signe que je vieillis : je n’éprouve plus l’ivresse de la voir s’accumuler. Autrefois je me réjouissais à anticiper la pagaille qu’elle allait semer.  Maintenant je suis plutôt inquiet des perturbations qu’elle m’occasionnera. Je suis content de rentrer chez moi parce que la journée a été difficile et que j’ai beaucoup parlé, ce qui n’a pas soulagé mes cordes vocales. À la télé j’ai vu des images de congères en Angleterre. Les médias là-bas en font un drame alors qu’ici ce n’est qu’un mauvais temps de saison. 

          J’ai lu des critiques de journaux intimes qui viennent de paraître, ceux de Richard Crossman et de Bill Wyman.* Les deux sont éreintés, le premier pour ses erreurs et son manque de crédibilité, le second parce qu’il s’est souvenu de tout mais n’a rien su analyser. Vu, à la télé, images de Londres dans les années soixante-dix. Pourquoi sont-elles si saturées de jaune et d’orange ? Du coup, les gens ont le teint maladif, tout paraît crasseux. On dirait que tout est recouvert d’une patine de crotte de chien jaunâtre. Un jour, c’est sûr, la décennie sera ressuscitée, mais comment feront les faiseurs de mode pour rendre l’époque commercialisable ? À un moment donné pendant les années quatre-vingts, quelqu’un a dû avoir l’idée de passer les images télévisuelles au rinçage bleu car tout paraît plus hygiénique maintenant, plus tempéré, plus raffiné en quelque sorte. 

* R. Crossman (1907-74) : ministre dans les gouvernements Wilson des années 60. B. Wyman (1936-) : ancien bassiste des Rolling Stones

mercredi 12 décembre, Paris

          L’heure du déjeuner Avenue de l’Opéra. Les rues sont pleines d’employés de bureau. Il y a de belles affaires à réussir ici, et il y a aussi de belles affaires à faire en Europe de l’Est. Tout dépend de l’attitude qu’on a à l’égard de l’argent, de comment on gagne sa vie. En modifiant son rapport à l’argent, il est possible d’en gagner beaucoup. Il faut cesser d’y penser en termes concrets, comme je le fais : l’argent gagné honnêtement, à la sueur de son front, etc. La plupart des gens qui circulent dans les rues de ce quartier, enveloppés dans leur pardessus, voient les choses de cette façon. Ça se voit dans leur comportement de consommateur qu’ils le respectent, l’argent. Mais il y en a d’autres – comme par exemple ce groupe d’hommes en train de trinquer au zinc du café où je me trouve – qui vont saisir une opportunité et, avec de l’argent hypothétique (en l’occurrence à Budapest), faire un beau coup. Leur journée ne consiste pas à travailler pour gagner encore un jour de paie, mais à commencer chaque matin avec une certaine somme d’argent et à trouver le moyen de l’augmenter avant le soir. L’un d’eux vient de commander une deuxième tournée. Qu’est-ce qui constitue, psychiquement, le tempérament de quelqu’un pour qui l’argent n’est qu’un moyen et non pas une fin en soi ? 

          Il me restait un peu de temps à perdre avant le prochain cours. Je suis allé me promener sous le passage Choiseul. Cette arcade est peu atteinte par des méthodes de vente modernes. Si elle se trouvait à Londres, elle serait au mieux fidèlement restaurée, au pire, vulgairement retapée. Dans les vitrines ici les étalages et le marketing se font très discrets. Il n’y a que des produits à vendre, empilés dans des boîtes, et des vendeurs qui attendent le client derrière de solides comptoirs en bois. Les intérieurs me font penser aux magasins où ma mère m’emmenait faire ses courses dans les années cinquante. 

lundi 17 décembre, Paris

          Sur CNN, il y a une publicité pour un de leurs magazines sur l’actualité des affaires. Une carte des pays d’Europe y est représentée comme dans un jeu de société. Des symboles monétaires (surtout le $) et ordinateurs miniatures sont les jetons et les pions. Le message : maintenant que les barrières sont tombées (on voit un jeton s’avancer par une brèche dans un mur), l’Europe est le théâtre d’une partie de Monopoly et d’une bataille (le vocabulaire employé fait référence au jeu, comme à la guerre). C’est le dollar qui va l’emporter sur les autres devises, franchir aveuglement les frontières et battre le méchant adversaire : les Japonais (les seuls visages humains montrés à l’écran). Remarquez que ce pillage est limité à l’Europe « continentale ». La Grande-Bretagne, coloriée d’un vert neutre, se situe à la périphérie de la zone de concurrence, voire de combat. La France est d’un bleu froid (indifférent, hautain ?), l’Italie est en jaune (hors combat ?) et le point chaud, l’Allemagne, est d’un rouge vif. C’est sur son territoire que la plupart des animations d’escarmouches monétaires en cours ont lieu. On peut supposer que cette propagande cible principalement l’homme d’affaires américain en Europe. Dans d’autres publicités de la même chaîne, cependant, celui-ci donne l’impression de partir à la bataille à reculons. Le commercial américain typique est représenté s’éclipsant d’une conférence ou d’une réunion pour téléphoner à sa femme et à ses enfants, peut-être tout simplement pour entendre une voix américaine au milieu du Babel des langues européennes dans lequel il a été parachuté. C’est ça au fond le handicap de l’Américain européen : le mal du pays.

mercredi 19 décembre, Paris

          Quelquefois j’ai peur que l’écriture me rende malade. À moins qu’il ne faille être malade pour écrire ? Me voici à mon bureau pensant que j’aurai un roman publié avant mes cinquante ans et pensant aussi que je n’en écrirai jamais une ligne, que je me fais des illusions. J’ai l’impression qu’il y a une destinée en marche mais en même temps je me dis qu’il n’y a rien de la sorte. J’ai peur aussi que parler de destinée paraisse prétentieux. Mon impression s’avérera ou bien extraordinairement prémonitoire ou bien extraordinairement vaniteuse. Au fond, je n’en sais rien et il n’y a personne d’autre qui sait. Ce qui veut dire que tout est toujours possible et que je suis entièrement responsable de mon propre destin. 

          Un thé au Sahara (The Sheltering Sky) était superbe. En sortant du cinéma je me suis senti grandi, plus noble. C’est parce que le sens du tragique est entré dans ma vie pour me rappeler que chaque instant pouvait être mon dernier. Comme tous les bons films, celui-ci nous rappelle que nous sommes mortels et que, comme le dit Paul Bowles lui-même dans le dernier plan du film, « toute chose a ses limites ».* Mes sens affamés de fiction, j’ai regardé à vif, hyper réceptif, l’adrénaline coulant de source : je pleure, je bande, je suis effrayé. Je suis reconnaissant à ceux qui écrivent des mots et font des images. C’est du bon cinéma parce qu’il me remet en contact avec des émotions qui sont presque totalement absentes de ma vie quotidienne.  

          Je me suis dépêché de rentrer du travail pour fêter les six ans de Jimmy. Quand je suis arrivé, il ne jouait pas son rôle d’hôte comme il nous avait promis de le faire. La raison principale en était qu’il venait de se faire plaquer devant tout le monde par sa petite copine du moment. Blotti dans le fauteuil pivotant, il boudait, refusant de dire au revoir à ses camarades quand leur mère ou père sont venus les chercher. Quelques-uns, cependant, ont accepté notre invitation à boire un verre de champagne.

*film de Bertolucci inspiré du roman de Paul Bowles

vendredi 28 décembre, Paris

          Nous étions invités à dîner chez des amis anglais qui retrouvent leur appartement du Boulevard Saint-Germain après trois années passés en Angleterre. C’est le seul immeuble du boulevard sans code électronique à la porte cochère. L’étroite cage d’escalier (il n’y a pas d’ascenseur) n’a pas été refaite depuis des années. Les boiseries sont peintes en gris pâle, dans une nuance qu’on ne trouve qu’en France. On retrouve ce même gris sur les huisseries de leur appartement, seule note française qui tranche avec le papier peint imitation chêne, bien anglais, et les moquettes bigarrées de chez John Lewis. C’est cette nuance de gris qui m’aide à me représenter cet immeuble à l’époque du Be-Bop et de l’existentialisme. C’est une couleur qui me fait penser aux manuels vieillots de la méthode Assimil avec la ligne frêle de leurs illustrations, à la Zazie de Raymond Queneau, à des gamines rachitiques, à des grand-tantes bien parisiennes. Assis à la table de la salle à manger, et regardant par une fenêtre ronde de la pièce mansardée, j’imagine la vie étriquée des petits gens qui vivaient là dans les années 50 : les bouillons de légumes insipides, les gargouillements des tuyauteries et l’électricité aléatoire. Je me suis demandé si l’immeuble n’était pas dangereux. Sur le palier, en partant, mon œil est attiré par une masse de fils électriques carbonisés qui pendent le long d’un mur noirci, et par une bannière rouge qui, au lieu de dire, « Joyeux Noël et bonne année ! » préviens d’un « Danger de mort !».

billet précédent Novembre 1990, suite le 15 janvier

lorsque, des deux côtés de la Manche, la Guerre du Golf sera à la une.

En attendant,

Joyeux Noël !

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