Octobre 1990

samedi 13 octobre, Paris

          Sous la plume de Pepys, les événements les plus extraordinaires peuvent être racontés de la manière la plus prosaïque. Ce jour, il s’est rendu à Charing Cross où il a été témoin de la pendaison, éviscération et écartèlement du major-général Harrison, condamné pour régicide*. Ahurissant. Ce qui m’impressionne c’est que Pepys a aussi assisté, à seize ans, à l’exécution de Charles Ier, crime pour lequel le major-général est exécuté. Quand j’essaie de visualiser la scène de l’exécution, c’est le Charing Cross d’aujourd’hui que je vois, avec sa place devant la gare, ses voyageurs pressés, ses convois de taxis, ses cabines téléphoniques et passages pour piétons. Il est extraordinaire de penser qu’à cet endroit des têtes tranchées et des cœurs arrachés, comme ceux du major-général, furent présentés à une foule de spectateurs dense et accueillis par des hourras. Étonnant aussi que Pepys décrive cet événement épouvantable en seulement quelques lignes et avec légèreté, si ce n’est avec ironie, « le major-général paraissant d’aussi bonne humeur que peut l’être tout homme en pareille circonstance ». C’est à des moments comme celui-ci qu’on se rend compte de l’énorme différence entre le monde qu’a connu Pepys et le nôtre. Et pourtant, de pareils actes de barbarie sont commis en ce moment-même dans des zones de conflit quelque part dans le monde. Sans doute sommes-nous aussi blasés devant les atrocités auxquelles le journal télévisé fait allusion que Pepys et ses contemporains l’étaient au spectacle d’un homme, peut-être accusé à tort, étripé sur la place publique.

*Journal de Samuel Pepys, Mercure de France. Diary of Samuel Pepys Oct 13, 1660

dimanche 14 octobre, Paris

          Cet après-midi, je suis allé à la Tour Eiffel pour voir l’arrivée du semi-marathon. Quand je suis sorti du métro à Bir-Hakeim, les coureurs de tête se ruaient déjà vers la ligne d’arrivée. Pour la plupart, ils étaient minces et de petite taille. Quinze minutes plus tard, la morphologie était différente, ils étaient plutôt grands, musclés, imposants pour quelques-uns. Je commençai à chercher Bill parmi eux parce qu’il m’avait dit qu’il comptait faire un temps de 1h25m environ. J’avais mon appareil photo tout prêt. Cependant, j’avais le soleil dans l’œil et mon champ de vision se trouvait un peu obscurci par la fumée des barbecues où grésillaient des merguez. Quand le peloton est devenu plus dense, il était difficile de se concentrer sur les visages. À ce stade, les coureurs avaient un physique plus ordinaire et il y avait davantage de femmes. Quelques coureurs handicapés filaient à toute vitesse sur leur fauteuil roulant de sport, biceps pompant comme des pistons. 

          Une heure trois-quarts après le départ, pensant que j’avais dû rater Bill quand il était passé, j’ai décidé d’aller à notre point de rendez-vous sous le pilier sud-est de la Tour. J’ai attendu très longtemps, scrutant les visages de plusieurs centaines des 25.000 coureurs lorsqu’ils émergeaient du chapiteau-buvette, mais il n’était pas parmi eux. Puis j’ai passé une heure à lire ma revue littéraire avant de renoncer complètement à la rencontre. En revenant à Bir-Hakeim, je regardais les traînards. Certains finissaient en marchant, d’autres en clopinant. Peu de temps après mon retour à la maison, Bill a sonné. J’avais dû le rater à quelques minutes près, pas seulement dans la dernière ligne droite mais aussi sous la Tour. Il a dit que la course était mal organisée, que le parcours était souvent trop étroit et que beaucoup de participants avaient cherché des raccourcis à travers le Bois de Boulogne.

dimanche 28 octobre, Paris

          Il a plu toute la journée. Nous sommes restés à la maison. Pendant que les enfants jouent ou regardent des dessins animés à la télé, Carole s’emploie à recouvrir un petit divan et je pose du carrelage dans les toilettes. De plus en plus, je me rends compte des différences entre cet appartement et le précédent. Celui-ci est mieux presque à tous points de vue. Je suis conscient aussi que vivre ici est une suite logique de l’évolution considérable de mes revenus ces toutes dernières années. Mes désirs aussi s’accordent à cette amélioration de nos circonstances matérielles (quoiqu’il y ait encore beaucoup de dettes à régler et en ce moment on se serre la ceinture) dans la mesure où je pense déjà au prochain appartement – qui sera plus grand – et à remplacer la voiture (qu’il faut porter à réparer au garage demain) par une plus récente. Pendant ce temps, la plupart de mes poursuites intellectuelles comme de mes aspirations ont été troquées contre ces acquisitions. La seule chose qui me reste est le journal et je m’y accroche comme à un radeau dans une tempête.

lundi 29 octobre, Paris

          J’avais une appréhension ce matin avant d’aller faire cours à l’Institut, à cause de l’absentéisme décevant de la semaine dernière. Mais voilà, les étudiants sont venus plus nombreux que jamais à mes deux cours. Les autres profs n’en revenaient pas. Au café, à la pause, une session de blagues à la mitraillette, Stanley et moi faisant rire Flora, notre nouvelle collègue américaine. Elle est fascinée par les anglais avec qui, on dirait, elle a eu peu de contact auparavant. Quand elle me demande si je suis un littéraire, sans attendre ma réponse, Stanley met son grain de sel :« Non, c’est juste sa façon de marcher ». Et puis, alors qu’on pense qu’il converse enfin normalement, nous demandant si on est au courant pour le colloque ce weekend sur la schizophrénie, le voilà qui nous dit qu’il n’est « qu’à moitié décidé à y aller » …

          J’ai fait un bon cours à la banque aussi, alors le moral est remonté en flèche. Sur le chemin du retour je me suis fait photographier dans un Photomaton à la station de métro. À chaque flash, je me suis laissé surprendre, mais suis finalement assez satisfait du résultat. Ce qui me plaît le plus, ce sont les signes de maturité que je vois sur mon visage. J’ai pris un des nouveaux clichés et l’ai posé sur mon bureau à côté d’une photo d’identité prise peu de temps après mon arrivée à Paris. Carole me dit que je faisais un peu gamin, alors. Je lui dis que je ne suis pas d’accord [j’avais vingt-huit ans à l’époque], mais elle a raison. Mon visage s’est épaissi, ma bouche et ma mâchoire sont devenues plus affirmées, mon sourire, tout comme mon apparence générale, plus sereins.

          J’ai regardé en l’enregistrant « The Rock and Roll Years : 1974 ». À quelques exceptions près, la musique de la première moitié des seventies est affreuse. En vérité, tout de l’époque apparaît affreux aujourd’hui, les pattes d’eph, les pattes de barbe – mais surtout toute la naïveté de l’idéalisme d’alors.

billet précédent Septembre 1990, suite le 15 novembre

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