Septembre 1990

samedi 1 septembre, Canterbury

          Je suis à la bibliothèque universitaire et y éprouve, comme d’habitude, amour/haine pour ce genre de lieu. En arrivant, mon humeur agressive ne m’a pas permis de trouver rapidement le livre que je recherchais, The Dream Structures of Pinter’s Plays de Lucina Gabbard. Me voici à une table entre deux rayons de livres. Le néon bourdonne, il y a une odeur d’encaustique et de papier qui se détériore. Les portes grincent de temps à autre pour laisser passer un professeur au visage blême en quête d’un livre ou, plus agréablement, une étudiante qui va me distraire lorsqu’elle tend le bras pour attraper un livre et retenir mon attention tant qu’elle n’aura pas quitté le secteur. Le texte de Gabbard que j’ai sous les yeux a été lourdement défiguré par des lecteurs précédents. Je tente tout de même de le lire, ainsi que sa cacophonie d’annotations critiques, parce que je dois le référencer dans l’article que j’ai commencé à écrire sur The Homecoming.

           Au fond, je n’ai aucun désir de revenir à cette sorte d’activité parasitique qui consiste à éplucher le texte et ses sources, comme ont fait tant d’autres avant moi, le soulignant à mon tour, empruntant, réécrivant, remaniant, réchauffant et peut-être, en bout de course, rajoutant mon grain de sel. Mes premières impressions de ce livre se confirment : son auteur écrit comme si un personnage de fiction avait une vie psychique en soi. Rien que pour ça déjà, elle est à côté de la plaque. J’ai hâte de finir ma lecture et de déguerpir. Je me fantasme encore en universitaire assidu, capable de rester des mois enfermé dans une bibliothèque, y passant des textes au tamis, rassemblant les éléments d’une thèse ou d’un livre qui serait en fin de compte souligné, coché et annoté par d’autres. Je n’attends qu’une chose, c’est sortir d’ici, humer l’air de la campagne, des arbres tout autour, regarder les effets de la lumière du soleil sur ces champs que je connais si bien – depuis que j’étais à l’école primaire. 

          À la maison, j’ai lavé la voiture de Papa, retaillé la haie haute en arrachant la vigne vierge pour lui éviter de monter sur une échelle. Son cou et son dos sont raides. Ce que je prenais pour un maintien impeccable était, je ne le constate que maintenant, de la rigidité. En avançant en âge, il aura du mal à tourner la nuque et le haut de son dos. À six heures, j’ai envie d’aller boire un coup au pub local mais maintenant que les heures d’ouverture et de fermeture sont devenues flexibles, le patron ouvre plus tard qu’avant. Nous sommes donc allés en ville, au Bishop’s Finger où on a bu une pinte dans le jardin à l’arrière pendant que les enfants dévoraient des paquets de chips. Je voyais bien que le personnel désapprouvait leur présence mais personne n’a rien dit. La dernière pinte de l’été, celle-ci. J’étais un peu mélancolique.

lundi 10 septembre, Paris

          Premier jour de CP pour Jimmy qui va à l’école avec beaucoup d’enthousiasme. Emma veut faire pareil. Ça risque de ne pas tarder car la crèche manque de personnel et les filles qui y travaillent vont bientôt partir.

          Puis l’institut : les trois filles au secrétariat sont beaucoup trop préoccupées pour s’intéresser aux profs et, comme d’habitude, de toute façon, ne sont au courant de rien, pas même de la date du début des cours. Pire, elles me confondent avec un collègue qui a été viré suite à de mauvaises évaluations par les élèves. Les miennes n’étaient pas exactement brillantes non plus. J’ai eu tort de me pointer ainsi comme en passant, pour me montrer enthousiaste et zélé. 

          Ensuite, les Halles, tout près de la rue Saint-Denis, pour manger un sandwich. C’est une belle journée et je retrouve mes repaires habituels pour la première fois depuis plus de deux mois. Mais aujourd’hui, étrangement, Paris n’arrive pas à m’enchanter.

          Je vais à Beaubourg voir la rétrospective sur l’œuvre de Warhol.* Pensant que ce serait sans doute du déjà-vu, je n’étais qu’à moitié chaud pour y aller (c’est le dernier jour aujourd’hui). Mais finalement j’ai aimé la façon dont l’exposition était organisée pour faire ressortir les thématiques et les obsessions de son œuvre, tout en démontrant comment son élaboration d’une technique exploite avantageusement quelques idées très simples et persistantes. Ce sont ses portraits qu’il réussit le mieux. J’ai aimé ceux de la dernière période où la peinture acrylique l’emporte sur l’image sérigraphique plutôt que le contraire, surtout ceux de Lana Turner, Truman Capote, Henry Geldzahler et Mick Jagger. Et aussi, l’exposition ne minimise pas le côté morbide de l’artiste : il y a une salle entière de chaises électriques et d’automobiles accidentées. Mais les boîtes Brillo et les cartons Del Monte sont … eh bien, tout simplement brillants.

          À la mezzanine, se trouvait une exposition de design industriel autour de Raymond Loewy et ses divers collaborateurs. Beaucoup de jeunes étudiants prenant furieusement des notes. Mais ce chrome aérodynamique, ces distributeurs de Coca et ces bouteilles me laissent indifférent. Excepté les Studebaker « Commanders » exposées sur une rampe au milieu de l’espace. Il y avait deux modèles, de 1949 et 1953, aux pneus à flancs blancs, très similaires probablement à celles qui faisaient partie de ma collection de « Dinky toys » vers 1955. Aujourd’hui, Jimmy joue presque tout le temps avec ses petites autos pour lesquelles il a aménagé un garage dans son placard et s’amuse à les garer.

          Je suis allé Boulevard Saint-Germain, au « Bizuth » **, boire une orange pressée (pour essayer de me remonter avant mon rendez-vous de 16h) et aussi pour écrire. À 16h, je retrouve mon contact, Bertrand, sur le trottoir devant son bureau à côté du quai de chargement derrière le Monoprix de la rue du Bac. Il me propose de retourner prendre un verre au « Bizuth ».

N°202, domicile de Guillaume Apollinaire de 1913 jusqu’à sa mort en 1918

Une fois installés, il devient rapidement évident qu’il est prêt à m’embaucher sans formalités (ce qui semble l’impressionner le plus, c’est le fait que je parle français couramment). Nous avons ébauché le programme d’un stage de trois jours en « Communication » pour cadres, qu’il veut que je l’aide à animer cet octobre. Si ça marche de façon régulière, ça pourrait me permettre de laisser tomber la plus galère de mes vacations en école de commerce. Ce qui m’inquiète, cependant, c’est qu’il ne va pas me payer. D’emblée, dès que j’ai évoqué ma rémunération, il a proposé qu’on se tutoie, me donnant du « Ça te dit ? », des « Ça te botte ? » et des « On fait comme ça ? ». Quand arrive l’addition, il me dit qu’il a oublié son portefeuille au bureau, peut-il me rembourser plus tard ? 

*Andy Warhol meurt en 1987.

** Le café, fréquenté par des générations d’étudiants de Sciences Po, porte aujourd’hui un nom plus politiquement correct.

mercredi 12 septembre, Paris

          Je me suis réveillé toutes les demi-heures dans la nuit de peur de ne pas entendre le réveil (j’en avais mis deux). Levé à 6 heures, stressé, je suis allé faire mon premier cours de l’année. Arrivé avant les autres profs, j’ai pu choisir la salle que je voulais.  Dispensant de nombreux sourires aux étudiants, je me suis appliqué à montrer autant d’entrain que possible. J’avais décidé de ne plus porter de cravate, de m’habiller de façon plus décontractée. Le cours a bien marché, évidemment. 

          Dans le métro en rentrant, il y avait un homme et sa femme handicapée, lui debout et expliquant aux passagers pourquoi ils avaient besoin d’argent. Il nous parlait de façon continue, comme un bon pédagogue ou un bon acteur. Il portait son meilleur costume et elle un trait d’eye-liner, un peu comme s’ils allaient tous les deux à une réception. Ils campent actuellement dans les rues du 19ème arrondissement avec beaucoup d’autres qui demandent que la Mairie les loge. Le discours de cet homme était tellement émouvant et digne que les passagers ont beaucoup donné. Lorsqu’on mettait une pièce dans le paquet de Marlboro tendu, il entonnait, à chaque fois, « Il ne faut pas avoir honte » comme pour se donner le courage de solliciter l’aumône. 

dimanche 23 septembre, Paris

          L’après-midi nous emmenons les enfants au parc de Saint-Cloud et prenons une des allées du côté de Sèvres, Emma dans la poussette, Jimmy sur son vélo. Les troncs d’arbres tombés pendant la tempête de l’an dernier gisent partout, par centaines. Arrivés en haut de la pente qui domine Sèvres et la route qui monte vers Meudon-la-Forêt, le ciel s’est assombri et le vent se met à souffler par bourrasques. Il n’y a que deux couples à la terrasse du café. Un troisième s’ébat sur la pelouse en pente douce, encore sèche. Le ciel lourd et la lumière mourante créent une atmosphère d’excitation, presque de folie avant l’orage imminent et l’arrivée de l’automne. Sous la pluie, sur le sentier en bordure, nous nous sommes dépêchés pour rejoindre la voiture. Jimmy a besoin qu’on le pousse pour continuer à pédaler, Emma ne veut être poussée que par sa mère.

billet précédent Août 1990, suite le 15 octobre

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