Juillet 1990

dimanche 1 juillet, Paris

          Pendant un moment durant le match Cameroun-Angleterre, on avait l’impression que Les Lions « agiles » pourraient battre l’équipe anglaise. La logique d’une victoire camerounaise se dessinait à chaque pas bondissant de leurs joueurs. On pressentait la claque qu’allaient infliger les enfants des colonisés aux anciens maîtres du continent africain. La supériorité du tiers monde sur un terrain de football, domaine réservé jusqu’à présent à l’homme blanc, viendra sûrement un jour. Mais pas ce soir. Dommage, car le commentateur anglais, dont les réflexions à la mi-temps exprimaient un racisme à peine déguisé, en aurait été frappé d’apoplexie : ses yeux, magnifiés par le verre épais de ses lunettes, seraient sortis de leurs orbites. Les jeunes joueurs empâtés en maillot blanc, tignasse carotte, visage pâle parsemé de taches de rousseur, auraient carrément rougi de honte. Les larmes d’humiliation auraient brûlé les yeux de l’entraîneur Bobby Robson et les fans auraient sans doute battu tous leurs records d’ivresse et se seraient comportés disgracieusement dans les rues de Naples. En fin de compte, les joueurs africains n’ont pas été battus par manque de technique mais par leur mépris du « fair play » à l’anglaise : ils ont sauvagement fauché deux joueurs dans la surface de réparation et, bien entendu, Gary Lineker n’a pas raté les pénalités. Le contingent anglais ne s’en est pas sorti grâce à ses prouesses techniques ou à son esprit d’équipe mais semble-t-il, à force de flegme, voire de courage. 

lundi 2 juillet, Paris

          Si, comme le dit Françoise Dolto, lire, c’est se représenter le lit parental et écrire, le coït parental, alors la lecture, c’est pour les voyeurs et l’écriture pour les copulateurs. Et tenir un journal intime ? Pour les masturbateurs peut-être ?

          Je suis allé faire cours toute la matinée à ‘Manuel’ (une aubaine d’heures supplémentaires qui m’aidera à régler les honoraires de l’agence immobilière). Au dernier étage de la rue Thérèse, en attendant qu’il arrive (il a regardé tard le match de foot et n’a pas entendu son réveil), je me dis que j’aimerais filmer ce que je vois par la fenêtre, pour me le repasser dans trente ans (et si j’achetais une caméra-vidéo ?). J’avais une vue plongeante sur l’Avenue de l’Opéra. Tout près, un laveur de carreaux en situation périlleuse sur son échelle, qui essuie les vitres aux châssis verts de l’agence Havas. En face, la cafétéria du Monoprix sous le portique à l’ornementation très élaborée de ‘Au Gagne-Petit’.

le “gagne-petit“ représenté par le rémouleur

Remontant l’avenue : un fourgon blindé de la Brink’s et une paire de cuisses bronzées sur le siège arrière d’un taxi. La descendant : un bus à destination de la Porte de Vitry et un camion non bâché qui transporte des pommes de terre en filet de nylon. Sur le flanc du bus, une affiche avec le message : ‘Un Parisien qui a de l’instinct, ça se reconnait.’ On voit ça partout ces temps-ci, et je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il faut comprendre !

          ‘Manuel’ m’a emmené déjeuner rue Danielle Casanova, dans une petite salle en sous-sol qui donne une impression à la fois d’intimité (du fait de son exiguïté) et de discrétion (nappes et serviettes blanches amidonnées, tables bien espacées). On nous mène à celle qui lui est réservée. Les deux serveuses, plus toutes jeunes, sur-maquillées et sous-vêtues, font la bise à quelques-uns des clients en les accueillant au pied des marches raides. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si elles n’avaient pas couché avec certains d’entre eux.

samedi 21 juillet, Saint-Julien-des-Landes, Vendée

          Nous sommes allés passer la journée en famille tout près à Saint-Jean-de-Monts. La voiture garée dans un chemin sablonneux du côté de la plage, nous sommes montés dans un immeuble d’une blancheur radieuse et nous avons sonné à l’appartement où séjourne ma belle-sœur. Du petit balcon, j’ai beaucoup aimé regarder la mer et le va-et-vient des gens sur la promenade. J’ai aimé le building juste en face. D’un blanc éclatant, avec des formes arrondies et des volets bleu outremer sur façade d’un rose sablonneux, il se détachait sur un ciel bleu pur. Ça nous a suggéré une palette de couleurs pour le nouvel appartement dont les stores de balcon rayés bleu et blanc et les tuyaux extérieurs bleu marine lui donnent un air de bord de mer. 

          J’ai bien aimé aussi me trouver sur la vaste étendue de sable plat et mouillé à marée basse. Me sentant vigoureux et libre, j’arrivais sans peine à me convaincre que je n’avais pas quarante ans mais vingt de moins et que je repartais de zéro. Alors que je flottais doucement sur le dos dans la mer, le regard tourné vers la terre et les immeubles blancs qui longent la baie, j’étais entièrement persuadé que je pouvais devenir écrivain. C’était la seule chose qui m’importait. 

mercredi 25 juillet, St Julien-des-Landes, Vendée

          Sur la plage à Saint-Jean-de-Monts, je lis Pepys. Ce qui m’impressionne le plus au fur et à mesure que l’été de 1660 avance ce sont les multiples déplacements qu’il fait en ville à pied et sur l’eau. Il donne au lecteur l’impression qu’il laisse sa femme à ses occupations, comme elle le laisse aux siennes, mais ne dit pas toute la vérité sur les disputes qui s’ensuivent. Presque tous les jours, il fait la navette entre le Conseil de la Marine sur Tower Hill, le Palais de Westminster, les appartements de son patron à Blackfriars et la maison de son père du côté de Fleet Street. De ma perspective vingtième-siècle, je visualise des allées et venues frénétiques, mais peut-être qu’au contraire il s’arrêtait fréquemment pour regarder autour de lui, saluer amis et connaissances, converser avec certains. En tout cas, il ne parle jamais d’être en retard ou d’être pressé. Il ne pouvait y avoir beaucoup d’horloges, donc peu de raisons de se dépêcher, en dehors de la curiosité et de l’impatience. À l’évidence, il est plus ou moins libre de faire ce qu’il veut.

          Il est tout le temps au Sun, au Dogg, au Bull’s Head, chez Rawlinson ou à la maison aux vins du Rhin. Pendant ces mois d’été il est toujours en train de manger et de boire, d’assouvir ses appétits, y compris ceux de la chair. Le journal est nettement plus discret au sujet de ces derniers. C’est dommage car des histoires d’infidélité et de duplicité sont l’essence même des journaux intimes et mémoires qui se vendent le plus.  J’aimerais bien qu’il soit plus explicite sur ce sujet. Ma curiosité s’étend à ses relations intimes avec sa femme. Comment pouvaient-elles avoir lieu quand la servante dormait sur un lit gigogne dans leur chambre ? Je ne vois pas du tout notre femme de ménage dans un coin de la chambre à coucher.

          Plus j’avance dans ma lecture, plus je comprends que ce qui allait de soi pour lui aurait nécessité des pages et des pages d’explications que, naturellement, il était peu enclin à fournir. Et pourtant, ce sont ces choses du quotidien qui semblent sans importance et sur le coup peu dignes d’être mentionnées que le futur lecteur aura sans doute envie de connaître. 

billet précédent Juin 1990, suite le 15 août

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