Avril 1990

jeudi 5 avril, Paris

            Je suis arrivé à Émile Zola avec une demi-heure d’avance et me suis arrêté pour un café et un croissant au zinc. Pendant que je marchais dans la rue du Théâtre, une volée de pigeons la remonte avant de virer subitement à gauche entre deux grands immeubles. Certains pigeons à l’avant se sont retournés comme pour rassembler les traînards. Ils s’élançaient à gauche, à droite ; je me demandais ce qu’ils avaient en tête. Je les voyais tout d’un coup comme les descendants d’énormes volatiles préhistoriques qui pouvaient un jour disparaître à leur tour et nous vivrions alors dans un monde qui les ignore. À moins qu’ils perdurent et poursuivent leurs déplacements mystérieux dans un monde dont nous serons absents. Je me suis dirigé vers la salle prévue pour les examens oraux où il y a des histoires bibliques peintes sur les murs et où je suis, maintenant, en train d’écrire ceci pendant que la première candidate prépare son extrait. 

            Pendant la séance de l’après-midi, j’ai croisé l’autre examinateur. Il sort tout droit d’un roman de Beckett : une tignasse grisonnante, le visage rougeoyant et de grands yeux d’un bleu très clair ; un irlandais sans aucun doute. Il m’adresse la parole dans un français impeccable. Son haleine sent l’alcool. Ses dents sont pourries. Quand il me serre la main, il fait un effort pour redresser sa tête inclinée, comme pour maintenir les apparences. Entre deux candidats, il fait les cent pas dans le couloir, les mains au fin fond de ses poches, le torse et la tête donnant de la bande sur bâbord, le pantalon en accordéon sur de grosses chaussures en cuir éraflé. 

mardi 10 avril, Paris

            Le récit fictif d’un événement serait-il supérieur au récit autobiographique ?  Est-ce que c’est ça que je voulais dire à propos du couple de jeunes mariés au Ship Tavern, auquel je pense toujours ? [entrée du 23 mars]. Est-ce que le roman serait de l’art, le journal intime pas ; le romancier un créateur, le diariste un simple comptable ? C’est ainsi que la plupart des gens voient la chose, n’est-ce pas ? Si Pepys était né en 1933 et non pas en 1633, il serait sûrement devenu romancier d’abord et diariste après. Inutile de lui reprocher de ne pas avoir préféré la fiction, le roman n’est qu’à ses balbutiements en tant que genre littéraire. L’autobiographie proprement dite aussi. Le journal intime en est, si on veut, la forme primitive. En règle générale, cependant, je préfère un journal à une autobiographie. Cette dernière est une construction préméditée alors que le premier est livré brut et ne sait pas où il va. Si les autobiographies tentent de donner au passé un sens, les journaux trempent dans le présent et – plus encore – sont tournés vers le futur. 

            Cependant, je suis toujours curieux d’en savoir davantage, non seulement sur les événements auxquels Pepys n’a pas assisté – comme cette soirée au Ship Tavern – mais aussi sur la vie d’avant le journal : toute l’étendue du temps avant le 1erjanvier 1660 lorsque, à vingt-sept ans, sa plume cherche à décrire le monde dans lequel il vit. Il me semble impossible qu’il n’ait pas tenu de journal intime auparavant. Qui n’a pas fait au moins un essai ? Personnellement, j’en suis à mon cinquième journal – si je compte la chronique de notre quotidien que l’institutrice nous faisait écrire à sept ans. Ensuite venait le volume « secrets d’adolescence » sur papier réglé dans un petit carnet rouge à fermeture éclair. Quelques années plus tard, c’est un agenda de poche de la marque Letts dont les pages bleuâtres et très fines servaient de support, de façon intermittente, pour les élucubrations d’un étudiant. Ensuite, un désert d’agendas vide de tout contenu de nature intime sera finalement interrompu par le journal de « ma vie trépidante à l’étranger » que je commence le jour même où je m’installe à Paris. Au début, il est très florissant mais tarit au bout d’un an et s’arrête brutalement dix-huit mois plus tard quand la vie en couple prend le dessus. S’écoulent sept ans sans réflexion puis, sans préméditation aucune, je m’y remets dans un pub à Londres, un après-midi de février 1988. 

lundi 30 avril, Paris

          Jardin des Tuileries. Quarante minutes de pause. J’arrive de la rue de Rivoli et emprunte une allée en diagonale sous les marronniers, jusqu’aux pelouses. Le feuillage, ayant atteint sa maturité, frôle presque les têtes des promeneurs. Les espaces sous le feuillage et entre les troncs sont autant de cadres lumineux où on saisit le mouvement des passants et les couleurs vives de leurs vêtements le temps qu’ils sortent d’une zone ombragée et entrent dans une autre. Les pelouses sont des oasis de lumière attirant ceux qui pratiquent le bronzage. Je n’ai aucune envie de me mettre au soleil. Je suis aujourd’hui un homme qui aime l’ombre. Me voici assis sur un banc sous un arbre regardant les jambes d’une fille en short moulant allongée sur l’herbe. 

L’homme à côté de moi, les cheveux en brosse, n’a pas tardé à l’approcher et se penche sur elle maintenant, lui glisse quelques paroles à l’oreille. Elle a dû lui dire de déguerpir. Ce qu’il fait aussitôt, mais seulement pour s’asseoir sur le talus, d’où il peut la regarder. Et voilà, il enlève sa chemise, se met torse nu. Elle porte une espèce de bustier noir avec de la dentelle qui ressemble à un sous-vêtement, ne tient pas en place, remue, change souvent de position. Maintenant, elle se met à quatre pattes offrant son dos au soleil. A ce moment précis, se font entendre les premières notes de l’adagietto de la 5ème symphonie de Mahler. Je me retourne. La musique provient d’un amplificateur posé sous les arbres, de l’autre côté de l’allée centrale. Il appartient à un mime qui, tel une poupée mécanique, campe Charlie Chaplin. Nous faisons tous comme si l’été est déjà arrivé. Moi sans conviction car je porte toujours un imperméable pour me protéger d’une brise que je trouve fraîche. La fille en short est allongée sur le dos maintenant, les genoux relevés, éveillant en moi le désir lancinant de ma main posée sur le coussin de chair entre fesse et cuisse.

Billet précédent mars 1990. Suite le 15 mai.

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