Mars 1990

jeudi 8 mars, Paris

            Ce matin, au lieu d’aller à la gym, j’ai préparé un cours à partir d’un extrait enregistré à la télé et d’un article du Financial Times de ce matin. Je me suis installé sur le tapis devant notre nouvelle table basse en verre fumé. Le reportage télévisé que j’ai choisi porte sur les suites de l’OPA des frères Fayed contre Harrods*. Les réactions témoignent de la xénophobie hystérique d’une société de classes. Ce qui choque le plus, ce n’est pas tant qu’ils ont menti sur le montant de leurs actifs mais qu’ils aient « menti au sujet de leurs origines familiales ». Ils ont commis le péché impardonnable d’avoir prétendu être ce qu’ils ne sont pas. Devant les caméras de la Chambre des communes, un député se lève et dit, sans gêne apparente, que les Fayed sont « des étrangers indésirables et devraient être déportés ». Au moment où on annonce finalement qu’il n’y aurait pas de sanctions prises contre eux, j’aperçois John Redwood au banc des ministres. Alors qu’il fait sûrement partie de ceux qui souhaitent les punir, il semble s’absorber dans la contemplation de sa manche. Ça me rappelle l’air insouciant qu’il avait à l’école lors des débats organisés pour nous entraîner à la rhétorique. Je reconnaissais la façon qu’il avait de déguiser son impatience à prendre la parole et à réduire en miettes les arguments de son adversaire. Il le faisait alors avec une agressivité superbement maîtrisée. Si vous étiez dans son camp, vous étiez sûr de gagner.

            Je suis allé d’abord boulevard de la Madeleine et j’ai montré à mon banquier d’élève un extrait de journal télévisé sur les manifestations anti-Thatcher. Les bureaux de la banque sentent encore la peinture fraîche. La couleur dominante est ce bon vieux gris cuirassé qu’on pourrait rebaptiser « gris stéréo » ou « gris magnétoscope » – ou même simplement « gris japonais ». Dans le grand escalier elle s’harmonise avec un tapis rouge de très bonne qualité. Un persan dirait-on. Peut-être un faux. Il a l’air de dire, « Montez, la thune, c’est par ici !». Le cours terminé, je me retrouve dans les rues du 6ème arrondissement. Une chaleur printanière émane des murs et du trottoir. Je consomme une salade au Pré-aux-clercs puis me précipite à l’ENA pour y faire mon numéro sur Harrods à mes étudiants pour la deuxième fois de la journée.


* Les frères Al-Fayed, hommes d’affaires d’origine égyptienne, avaient racheté – dans des circonstances douteuses pour certains – le plus célèbre des grand-magasins londoniens.

mercredi 14 mars, Paris

            Terrasse du Longchamp, Place du Colonel Fabien. Le 75 en direction du Pont Neuf est arrêté au feu. C’est l’un de ceux avec une plateforme à l’arrière. S’y trouvent deux jeunes femmes en grande conversation et un homme en trench-coat, clope au bec comme prêt pour un cliché de Doisneau. J’ai faim. Si je ne venais pas de commander un croque-madame, je sauterais bien dans le bus avec eux, histoire de faire un tour jusqu’au Pont Neuf.

            Dans une Renault 25 GTX stationnée près de la place, une femme aux cheveux blonds, portant bijoux et faux léopard. Elle est en train de se faire les ongles de la main gauche, la seule partie du bras qui n’est pas dans le plâtre. Des passants, chacun avec ses tics, ses anomalies, son cancer à venir, traversent le passage clouté entre la R25 bleue et le chevalet de trottoir du café où est écrit : « Notre formule : 1 salade au choix, 1 entrecôte, fromage ou dessert, 59F90 ».

            Sur un côté de la place, le quartier général du parti Communiste avec son dôme blanc, comme un bunker de luxe. Qu’est-ce qui se passe derrière toutes ces vitres fumées – depuis la chute du Mur, ça doit être assez désert. Comment se fait-il que le bâtiment ne soit pas à vendre ? De l’autre côté de la place, en face de ce café, se trouve la cour d’un fournil désaffecté où se sont amoncelés des outils rouillés. Une haute palissade, éclatée en plusieurs endroits, retient à peine une montagne de déchets. Au-dessus de ce tas de ferraille sont perchés panneaux publicitaires et affiches pour Marlboro et pour Burger King. Un garçon traverse la place dare-dare, se faufilant entre les bagnoles. Sur son sweat : « Happy Days ».

            Un jeune au crâne rasé en blouson de cuir noir descend d’une camionnette des PTT, referme la portière avec son pied. Il porte un paquet cartonné de la poste et, dans la poche de sa veste, à mon grand étonnement, un exemplaire du Wild Palms de Faulkner – et en anglais.

            Après mon déjeuner, je monte vers le marché Secrétan et le long des Buttes Chaumont par l’avenue Simon Bolivar. À travers le parc, je traîne mon cartable trop lourd, jusqu’à la Mairie du 19èmearrondissement. Il fallait maintenant que je me dépêche. Sur les quais des stations de Stalingrad et de La Chapelle, la moindre surface, qu’elle soit de verre ou de fer – sans parler des rames du train – est recouverte de tags bigarrés. Pourtant à Barbès, le prochain arrêt, au cœur d’un quartier plutôt délabré, il n’y en a pas un seul. Je suis arrivé à l’école de commerce très en forme, refusant catégoriquement d’admettre les retardataires. Après ça les autres n’ont pas pipé mot. 

            Jimmy m’a envoyé une carte postale des montagnes du Jura qu’il a écrite tout seul : il n’y a pas de neige !

vendredi 16 mars, Paris

            Pyramides : je suis en terrasse, mes narines fort encombrées de la pollution ambiante. Des jeunes japonaises trottinent devant ma table. Celles qui travaillent dans le quartier sont mieux habillées et plus jolies que celles qui sont de simples touristes. Mais elles ont l’air hautain et semblent soucieuses de leur image. Je ne suis pas sous pression aujourd’hui car les cours à l’école de commerce sont annulés. Il ne me reste que le cours particulier à la banque avec celui que j’appelle Manuel car tout directeur de la salle des marchés qu’il soit, il me fait penser à un serveur espagnol. Ensuite viendra le tour de mon groupe de secrétaires à midi. 

            Au bar du café, il y a un grand Africain, élégant, d’humeur espiègle et qui parle fort. Il entame une conversation avec la cliente perchée sur l’unique tabouret. Elle est enceinte. Il lui prédit qu’elle aura un garçon et lui dit que s’il se trompe, il paiera une tournée de champagne – une bouteille pour chaque année qu’elle a vécue. Il lui demande son âge, elle a 31 ans. Sur quoi il somme le patron d’être témoin de sa promesse, demande à la femme quand elle va accoucher – le dix juin – et sort de sa poche un beau stylo pour en prendre note dans son Filofax.

            En observant ce qui se passe ici autour de moi, si seulement je pouvais remonter le temps d’un seul coup, disons jusqu’à 1950, et voir ce même endroit. Je me trouverais assis sur une chaise en métal plutôt qu’en osier, portant des vêtements moins synthétiques. Il y aurait moins de bruit et les odeurs seraient différentes. En attendant la découverte qui nous permettra de voyager ainsi, il n’y a qu’avec les mots que nous sachions le faire.

vendredi 23 mars, Paris

            Lisant le récit que fait Pepys de sa journée du 23 mars, ce qui me touche le plus est, pour lui, un non-événement. Il fait ses préparatifs pour prendre la mer avec son employeur Edward Montagu à qui on a confié la mission délicate de ramener le Prince Charles de son exil en Hollande. Être son secrétaire lors d’un voyage de si haute importance est une opportunité qu’un jeune homme en tout début de carrière doit impérativement saisir. 

            On comprend alors pourquoi Pepys n’a pas le temps de se rendre au bar du Ship Tavern pour y retrouver quelques compagnons. L’un d’entre eux veut lui présenter celle qu’il vient d’épouser et dont il vante la très grande beauté. Il souhaite vivement que Pepys fasse sa connaissance*. Ce qui me semble assez imprudent de sa part étant donné le goût du diariste pour la conquête. Donc, à cause de cet empêchement, Pepys n’a pas pu voir la mariée. Et, parce qu’il ne l’a pas vue, nous n’avons que la parole du mari pour dire qu’elle était « fort jolie ». Ce qu’elle était, sans doute – en tous cas à ses yeux. Mais réfléchissons à ceci : si Pepys s’était rendu à la taverne et, ayant rencontré la jeune femme, avait trouvé qu’elle était, en effet, aussi canon que prétendait son mari, elle aurait peut-être pris une modeste place dans l’histoire du dix-septième siècle en tant que beauté, en compagnie de l’actrice et favorite du Roi, Nell Gwynne, ou de sa maîtresse, la superbe Comtesse de Castlemaine, qui enchante Pepys à chaque fois qu’il l’aperçoit à la cour. Et ceci tout simplement parce qu’il aurait confié son enthousiasme pour ses yeux et surtout pour son physique aux pages de son journal. 

            Lisant ce soir son compte-rendu de cette veille de départ, ce n’est pas le voyageur affairé et anxieux qui attire ma sympathie mais ce jeune couple qui l’attend avec impatience à la taverne, déçu qu’il tarde tant. Puis, après une deuxième, voire une troisième consommation qu’ils espéraient sans doute que Pepys, plus fortuné, allait leur offrir, ils rentrent chez eux, un peu éméchés peut-être. Lui de mauvaise humeur parce qu’il n’a pas pu présenter sa dulcinée et elle, maintenant désenchantée par la vanité de son nouvel époux et vexée par l’inutilité de la dépense. Et puis le lendemain, le surlendemain et ainsi de suite, non-rencontrés par Samuel Pepys, ils vivent une vie dont on ne sait absolument rien – ne peut absolument rien savoir – elle perdant petit à petit sa beauté radieuse, lui vieillissant aussi, jusqu’à ce que la mort les sépare. Au pire pendant l’épidémie de la peste quelques années plus tard, au mieux à un âge avancé, au siècle suivant. Voilà où je veux en venir : ce couple de mariés que Pepys n’a pas rencontré éveille ma curiosité plus que beaucoup de ceux avec qui il travaille, cause, trinque et dîne tous les jours.

*Journal de Samuel Pepys, Mercure de France. Diary of Samuel Pepys, Mar 23, 1660

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